Posted in Carnets de route

Fin de vie et énorme gâchis

Photo by cottonbro on Pexels.com

Le cardiologue a été direct. La valve ne pompe plus. Le coeur est irrigué par l’opération de je ne sais quel esprit, qui tente de garder la main sur la vie qui se termine. Ma grand-mère avance doucement vers la fin et elle laissera derrière elle plus de points d’interrogation que de réponses. Quelque part j’attends ce coup de fil qui mettra fin – nous l’espérons tous – au supplice de ma mère.

Une mère qui triche, divise, brise, une mère qui psychologiquement tue à petit feu, ça existe. D’où vient cette méchanceté, où prend racine cette frustration, quel est ce lien si particulier qui les lie, jusqu’à détruire?

Il faut remonter le fil du temps, et encore. Un mariage parce que la société est ainsi faite. Un enfant aussi. Pour éviter ce désastre, il aurait fallu que mon grand-père et ma grand-mère s’évitent dans les longs couloirs de la bourse. Mais ils se sont rencontrés, on peut imaginer qu’ils se sont aimés. Mon grand-père n’était pas homme à devenir époux ni père. Sur les photos, personne ne sourit jamais.

Je n’ai jamais pris parti ni pour l’un ni pour l’autre. J’ai aimé mon grand-père en connaissant le passé de ma mère et j’ai adoré pendant des années ma grand-mère. Sa première claque, elle se l’est prise juste avant de dire “oui” à l’église. Le ton était donné. Les violences ont duré dix ans. Dix ans pour ma grand-mère et dix ans pour ma mère. Je vous épargne les détails sordides. Dix années pendant lesquelles ma grand-mère a vécu sa vie de femme en dehors de la maison, délaissant sa fille pour les weekends et les vacances, lui préférant son amant.

Puis est arrivé ce que chacun redoutait peut-être le plus, une grossesse. Un enfant pas encore né qui a servi de monnaie d’échange. D’un côté un mari qui la menace de ne plus revoir sa fille si l’enfant nait et de l’autre un amant qui dit “oui” à l’enfant et non à sa fille. Un choix douloureux. Un avortement qui aurait pu lui couter la vie. Et soudain un amour démesuré pour sa fille voit le jour. Il lui a demandé de choisir, elle va choisir jusqu’au bout, jusqu’à le priver au maximum de son enfant. Elle va devenir le modèle de sa fille, la victime victorieuse d’un combat ancestral, elle va la protéger, se rendre indispensable. Elle va la modeler en douceur, jusqu’à l’avoir de son côté. Elle va l’aimer en lui répétant “pour toi j’ai tout donné, j’ai tout abandonné”. Elle va faire d’elle son trophée.

Il faudra à ma mère une dépression, un cancer, mille fois l’envie d’en finir, quinze ans de thérapie pour faire la paix avec son père et découvrir le vrai visage de sa mère. Les bleus des coups ne sont rien comparés à ceux des mots, de l’emprise.

Mon grand-père a quitté le domicile conjugal à la retraite. Il est parti vivre sa vie. Il a repris sa liberté. Et nous nous sommes véritablement rencontrés lui et moi. Je n’ai pas cherché à comprendre sa violence, j’ai intégré que j’avais la même en moi, que je lui ressemblais beaucoup. J’ai choisi de me faire aider pour que ce mal ne se perpétue pas.

Ma grand-mère est morte pour moi il y a 18 ans. Je n’oublie pas son investissement ni les bons moments passés. J’ai oublié beaucoup de mauvais. Elle est morte le jour où mon chagrin a été mis dans la balance face au sien. Moi de perdre ma mère, elle de perdre sa fille. Le jour où ma peur a été balayée d’un revers de main. Le jour où les vacheries se sont multipliées. Diviser pour mieux régner, une devise qui a bien failli tous nous bousiller.

J’ai depuis longtemps fait le deuil de notre relation, et le jour où j’ai compris qu’elle s’était servie de moi pour faire du mal à sa fille, j’ai réalisé que tout ce que je ferai pour elle désormais ne relèverait plus que du devoir.

Parler d’elle est presque impossible. Il faut savoir, il faut avoir vécu ce qu’on a vécu, il faut voir le mépris dans son regard et dans ses mots quand elle parle à et de ma mère. Et des autres, tous ceux qui ne répondent pas à ses critères. Il faut voir la façon dont elle a retourné sa veste pour mon père qu’elle a traité de tous les noms d’oiseaux pendant des années et a qui elle fait les yeux doux aujourd’hui. Elle ne s’est jamais remise en question et contre toute attente je crois qu’elle ne le fera jamais. Elle termine sa vie dans une profonde solitude, après avoir perdu au fil des ans toutes les personnes qu’elle disait aimer mais qu’elle a fait fuir, à qui elle a dit les pires saloperies en pensant que c’était justifié.

A l’extérieur, elle fait illusion, on la croit bonne, elle sait se faire apprécier. Elle charme, séduit, même à 91 ans. Elle cache sa véritable identité sous une grosse couche de générosité. A l’œil nu le mécanisme de sabotage est invisible. Elle vous adule, vous déteste. Elle joue le chaud, le froid, oublie, se souvient, est vache puis douce. Elle adore jouer à la victime. C’est à n’y rien comprendre. Et c’est ce qui fait que ça fonctionne. Ils sont nombreux à tomber dans le panneau, à venir nous faire la morale, nous dire que nous ne sommes pas à la hauteur. Elle est SI merveilleuse!

Je tiendrai ma parole jusqu’au bout, par respect pour la vie et ce qu’elle a donné, mal et pour les mauvaises raisons, mais qui nous a construites malgré tout. Je sais que pour ma sœur c’est plus compliqué. C’est une autre histoire. J’irai jusqu’au bout sans attente, pour soutenir ma mère surtout. J’ai réussi à déjouer les mécanismes de l’emprise, je reste factuelle, je ne partage plus rien, je l’écoute parler. Le gâchis est certain mais chacun est responsable de sa propre vie…

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Auteur - Blogueuse et Poète. J'écris comme je respire... Author - Blogger and Poet. Writing is my breath, my voice, my dream...

11 thoughts on “Fin de vie et énorme gâchis

  1. Bonjour Marie,
    Tu parles de ta grand-mère et j’ai l’impression qu’il s’agit de la mienne… Une histoire différente, mais au final le même résultat. Une femme qui a toujours prétendu faire le bien autour d’elle mais qui à force de mots blessants a détruit une partie de notre famille et l’a fait voler en éclats. Depuis le décès de son mari, elle réclame à corps et à cris notre attention, notre présence et notre amour. Personnellement, j’ai fait mon choix : je reste l’écart, quitte à passer pour la mauvaise petite fille. On récolte ce que l’on sème et ce qu’elle a semé, ce n’est pas de l’amour. Il faut essayer de ne garder que ce qui est beau, certains souvenirs, les moments de grâce et jeter le reste, même s’il nous a modelées à notre corps défendant. Je t’embrasse bien fort.

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  2. Bonjour Marie. Comme toujours, tu écris si bien cette emprise familiale, sur plusieurs générations… Je n’ai pas ce courage de l’observer pour m’en libérer.

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  3. Waouh, quel courage d’oser poser ces mots sur la feuille.

    Bravo pour ton chemin, pour avoir ouvert les yeux.

    Moi, j’ai perdu ma grand-mère, le jour où elle a refusé de rencontrer mon amoureux.

    J’ai compris que les femmes de notre famille, elle, ma mère, moi et mes soeurs et ma nièce après nous avaient un sacré problème.

    Tout comme toi, j’ai préféré les laisser derrière moi pour me donner une chance de briser le cercle infernal.

    Tu as eu ce courage également et je t’en félicite.

    J’aurai aimé que mon père fasse un pas vers moi mais c’est un faible qui préfère se plaindre et critiquer à tout vent.

    Alors, j’ai abandonné ma famille, sans regret, pour sauver ma vie, mon avenir et ceux qui comptent vraiment.

    Bravo Marie, à chacun de tes articles, je me sens proche de toi et tellement heureuse pour toi et cette volonté de dire OUI à la vie.

    Tu peux être fière de toi et marcher la tête haute sur ton chemin de vie.

    Que du bonheur, voilà ce que je te souhaite ainsi qu’à toutes les personnes qui comptent pour toi.

    Gros bisous et très belle journée ☀️

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  4. Un récit magnifique et poignant qui va toucher pas mal de tes lectrices car beaucoup d’entre elles vont y voir une partie de leur propre vie et passé. C’est triste à dire mais je ne crois plus depuis longtemps aux familles “propres”, celles qui ont eu une vie “normale”, une vie sans méchanceté, sans drames enfouis, sans blessures profondes. L’humain est satanique, il n’y aura jamais de paix dans le monde car il n’y a déjà pas de paix dans les familles.
    Avec le réchauffement climatique nous sommes peut-être en danger pour la survie de l’homme et des espèces mais peut-être bien que l’anéantir serait la meilleure chose qui pourrait lui arriver afin que renaisse après lui un monde plus sage et plus aimant. Bonne journée Marie.

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  5. Un texte hurlant de vérité que j’ai pris dans les dents ! Ce n’était pas ma grand mère mais ma mère . Comment ces femmes ont-elles l’audace de glaner la compassion chez lez autres ? Pourquoi les autres se laissent-ils berner ? Tu as opté pour la bonne conduite à tenir Grosses bises Marie

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  6. La manipulation perverse n’a de visage que pour celui qui la côtoie. Je me réjouis de ta force et de ton intelligence qui te permettent aujourd’hui de soutenir sans vaciller, de rester à l’écoute sans tomber dans le panneau, de donner sans réellement donner. C’est un sacré travail d’équilibriste, bravo Marie.

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  7. Les bleus des coups ne sont rien comparés à ceux des mots de l’emprise…tellement vrai. Les cicatrices disparaissent, les mots, tètent gravés à jamais. Un récit bien triste.

    E ´embrasse fort douce Marie 🌹🥰♥️

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Un mot doux pour la route...

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