Le chant des sirènes

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Elle connaissait par cœur la légende qui disait que par temps de pleine lune les pêcheurs entendaient la musique des sirènes. Attirés par leur chant, ils plongeaient dans les profondeurs de la mer. Plus loin, toujours plus loin. Ils les imaginaient féériques et enchanteresses, drapées d’une eau bleue turquoise, qui telle un halo, couvrait leur nudité. Plus ils s’approchaient, plus ils se sentaient happés par une force invisible qui leur ôtait tout contrôle. Leurs membres devenaient guimauves et leur mental divaguait. Ils ne voyaient que des ombres tournant autour d’eux, enroulant leur spectre autour de leurs corps lourds. Ils attendaient l’heure où ils pourraient amarrer et découvrir les profondeurs de l’île paradisiaque, sans se rendre compte qu’elle les posséderait bien avant.

Assise au coin du feu, elle écoutait, l’esprit ailleurs. Elle se demandait bien quand il rentrerait. S’il rentrait. La mer emportait tellement de vies. Elle les avait comptées au début. Puis surprise par la folie, elle avait stoppé ses calculs. Rien ne servait d’inviter la mort à chaque veillée. Elle s’imposait d’elle-même. A chaque départ des bateaux. Chaque retour. Chaque traversée portait en elle le sceau d’un hypothétique accident, d’un drame humain imprévisible.

Quand elle savait que l’aurore guettait son réveil, la nuit, elle se serrait contre lui davantage, se fondait dans le sillage de son parfum. Elle le savait plongé dans un sommeil fait de vagues et d’écume. Elle se laissait alors couler dans ses songes, devenant à son tour sirène aux cheveux d’ange, l’attirant dans ses filets, faits de dentelles et de rubans de soie. Elle le voulait prisonnier de son corsage, esclave de ses sens. Elle n’aspirait qu’à le retenir entre ses bras, ses draps, son coton confortable, les lianes du plaisir.

Au matin, il n’était plus là, lui évitant ainsi les affres du quai et les baisers langoureux qui portaient en eux un goût de trop peu. Elle scrutait alors l’horizon, croyant apercevoir sur l’azur un morceau de lui. Il restait son odeur quelque part. Et dans l’attente, des lambeaux d’espoir d’une étreinte, d’un corps à corps plus rassurant que passionnel, d’un chaos plus pénétrant qu’obsessionnel.

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Scène de vi(d)e

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Derrière ses rideaux, caché par la masse sombre du velours côtelé, héritage du passé, il regardait la scène. La même, chaque soir. Une scène de désamour. Et chaque soir, il espérait que les choses changent, que les corps se rejoignent, que les incidents se taisent et que résonnent par la fenêtre ouverte les voix, les râles, l’écho d’un plaisir sans faille.

Chaque soir, il se postait là, à bonne distance. Ses yeux passaient le vide et les carreaux, habitués à l’obscurité, ils trouvaient la lumière allumée et son corps à elle, prêt à se lover dans des draps qu’il imaginait froids, comme le sont ceux des maisons de vacances, fermées huit mois de l’année. Il distinguait tout juste le galbe de ses hanches, la forme de son visage, le reste n’était que pur fantasme. Un décolleté satiné, des yeux rieurs, un rictus coquin au coin des lèvres. Il la regardait se déshabiller,  comme si il fallait faire vite, comme si le temps était compté. Elle enfilait ensuite son uniforme de tristesse et se glissait dans le grand lit, toujours du même côté. Allongée, le regard rivé sur le plafond, il se demandait quels étaient ses rêves, si elle aussi elle pensait au moment où il passerait la porte, ce qu’il ferait ce soir, est-ce qu’il tenterait un pas vers elle, est-ce qu’il laisserait ses frustrations au placard et accrocherait ses souhaits à ses rives ? Ou bien il ferait ce qu’il fait chaque soir, même rituel désolant, auquel elle se pliait sans un mot ?

Il voulait le secouer, lui dire de regarder ce qu’il perdait, une fois qu’il s’allongeait près d’elle puis se tournait, de son côté du lit, loin d’elle. Elle se tournait aussi, loin de lui et le lit paraissait immense et si petit en même temps. Entre eux, un silence assourdissant prenait toute la place. Les souvenirs flottaient. Il les voyait de loin, des souvenirs d’étreintes passionnées, de frissons démesurés, de corps possédés, de folies répétées. Leurs souffles s’étaient brisés depuis…

Il voulait lui dire à elle, tant de choses. Que ses yeux se posaient sur elle et qu’il y voyait son désir, contenu, toujours sur ses gardes, un désir qui n’attendait qu’un murmure pour se livrer, sans livrer bataille. Il voyait ce qu’elle pouvait donner, ce qu’elle attendait, il voyait sa peau trembler d’une attente qui n’en finissait pas. Il voulait lui dire que chaque soir derrière les rideaux de velours, il la prenait dans ses bras, elle, si belle, si menue, si sensuelle, qu’il la faisait danser sous les étoiles, que leurs pieds nus se frôlaient et que ça créait en lui un cataclysme, qu’il s’endormait le corps brûlant de cette valse imaginée.

Derrière ses rideaux, caché par la masse sombre du velours côtelé, héritage du passé, il ne voit plus rien. La chambre est nue, sans âme. Ils sont partis, sûrement. Il ne reste que les effluves d’un inachevé dans l’air bruyant du soir. Les mouvements des draps ne sont que des mirages.

Si vous avez aimé ce texte n’hésitez pas à voter pour mon poème Nos Accords, en compétition pour le Prix Ô. 

Ce goût subtil de liberté

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La vitrine laissait présager des découvertes intéressantes. Oserait-elle entrer ? Si elle entrait, se contenterait-elle de regarder, en espérant que personne ne lui demande ce qu’elle cherchait ou si on pouvait l’aider ? Irait-elle jusqu’à parcourir du bout des doigts étoffes, soie, dentelle ? Se laisserait-elle tenter par de la lingerie ? Miserait-elle sur la simplicité, l’élégance ou la sensualité ?  Partirait-elle dans une exploration plus approfondie des lieux ? Ou resterait-elle à la surface des choses ?

L’entrée accueillante et le sourire de la jeune femme vinrent à bout de ses résistances. Elle entra dans la boutique. Petits pas hésitants sur le velours rouge. Ses prunelles attirées par l’effet des matières qui telles des abeilles tissaient le fil de scénarios peuplant les méandres de son esprit. Ses mains effleurant des années d’interdits. Dans ce temple de la volupté, tout lui semblait permis.

La jeune femme lui laissa le temps de regarder. Elle prenait ses marques avant de s’aventurer plus loin. Dédales de marches et de fantasmes. Au bout du couloir, une nouvelle expérience n’attendait qu’elle. La jeune femme semblait si à son aise dans cet univers, qui pour elle n’était que messages codés, sourires gênés, murmures, secrets bien gardés. Les objets prirent soudain une autre dimension, celle du plaisir mis en valeur, érigé en maître, épanouissement intemporel.

Elle se laissa guider, ne sachant où donner de la tête. Elle se laissa aller, lâcha toutes ses idées reçues, les clichés ancrés en elles. Elle s’invita dans l’instant et l’instant l’enveloppa d’un voile au goût subtil de liberté.

Chronique de bureau

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Anouk en avait parlé à Agathe, Agathe à Justine, Justine à Meryl. Tout le monde le savait désormais, ça ne faisait aucun doute.

L’été laissait sur les peaux des reflets d’or. Les amants ne faisaient plus autant attention, pris dans l’enthousiasme de la saison, des robes qui volent autour des jambes nues, des nuits qui n’en finissent pas, des ébats qui laissent des marques sur les corps délestés des couches de vêtements des saisons passées.

Anouk les avait surpris. Un diner en ville, une table réservée juste à côté. Elle avait demandé à changer de place à la dernière minute. Leurs mains croisées sur la table, sa jambe à elle qui effleure sa jambe à lui. Sans équivoque.

Agathe les avait surpris dans le parking. Un soir en sortant du bureau un peu tard. Sa main à elle sur la fermeture de son pantalon à lui. Sa bouche mise en appétit et quelques restes de rouge à lèvres sur sa chemise blanche. C’est traitre le rouge à lèvres.

Justine ne prêtait pas foi aux commérages. Elle ne pouvait toutefois pas ignorer leurs allées et venues communes, leurs déjeuners qui n’en finissaient plus, ni les remarques entendues, mine de rien, la façon dont il lui effleurait la main. Flagrant.

Meryl se doutait qu’il se passait quelque chose. Il ne la regardait plus comme avant. Il ne passait plus dans son bureau le matin, ne lui disait plus qu’elle était jolie, en passant ses doigts sur le grain de sa peau – une décharge sensuelle sans précédent. Il la houspillait de temps en temps, gentiment. C’est comme ça.

Tout le monde savait que Monsieur Dumas se tapait l’assistante de son patron. Il lui avait sorti le grand jeu, les mots, les caresses. Comme aux autres. Il avait fermé les portes de son bureau, l’avait prise sur sa table en verre, lui promettant monts et merveilles, qu’elle était la seule bien entendu. Quelle question! Elle avait joui et tout le monde avait fait comme si de rien n’était.

Anouk en avait parlé à Agathe, Agathe à Justine, Justine à Meryl. Depuis Meryl comptait les jours, en se demandait bien qui serait la prochaine!