Posted in Carnets de route, Variations Littéraires

Le un, le rien, le tout

Credit Photo @mariekleber37

Là où il y a la tristesse, là où d’autres ne voient pas, il y a aussi la possibilité d’une guérison, transformation. Les chemins des uns ne sont pas ceux des autres. Les verres que nous portons, consciemment ou non, filtrent la lumière et les ombres. De vérité, il n’y en a aucune, sinon la mienne. Ou la tienne. Celle de chacun et celle de personne.

Là où il y a la tristesse, il y a aussi la joie, celle des jours de liesses et des plaisirs tous simples. Et pour qui ne connait pas les larmes, alors comment nommer les éclats de rire?

On ne s’échappe pas de la vie, on choisit parfois de prendre une porte dérobée, en pensant que par là, on évitera les creux, les ronces et tout ce qui pourrait ralentir notre marche. Mais alors on évite aussi les fleurs et les bosquets, les aurores aux allures de début du monde.

Là où il y a le chagrin, ce petit vague à l’âme qui transporte avec lui son lot de deuils et de doutes, il y a aussi le possible, le phare qui illumine la nuit, la chaleur d’un souffle ami, le tremblement de nos lèvres assoupies.

Vivons alors le tout, ce grand chaos en mouvement, cet équilibre précaire relié à l’éphémère de toute chose et même de l’être. Pour s’enivrer d’une main qui se pose et d’un regard qui nous frôle, il faut pouvoir accueillir ce qui nous déstabilise et ce qui nous euphorise. Un monde de l’un sans un monde de l’autre est un monde sans définition, un monde neutre où les plus belles émotions se retrouvent étiquetées.

Vivons ce qui vient et ce qui passe, dans un rythme qui nous glace ou nous soutient. Laissons l’instant être ce qu’il est pour puiser dans son étreinte l’essence de ce qui nous rend humains!

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Après la traversée du désert…

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L’histoire s’est écrite, avec notre participation et celle de tant d’autres. Le passé a marqué l’histoire, il s’est imprimé quelque part et il a laissé dans son sillage un souvenir, quelque chose qui si on n’y prête pas attention ne se rappelle pas à nous. Ce qui fut n’est pas ce qui est. Et pourtant il suffira d’un instant pour que le passé refasse surface, qu’il menace notre équilibre, qu’il nous susurre que si, si nous ne prêtons pas attention à ce qui est, ce qui a été peut se reproduire.

Je n’ai jamais fait mes deuils, je n’en jamais eu l’occasion. Parce qu’il fallait toujours avancer, parce que c’était comme ça. Oublier et aller de l’avant. Alors les blessures quelque part n’ont jamais été guéries. Elles sont devenues des souvenirs qui se rappellent à moi quand je ne m’y attends pas. Et alors je chute avec elles.

Mais demain, je sais, que je referai surface, comme toujours, que je laisserai les ombres au passé et le passé à sa place, que j’oserai un pas dans une direction qui me demandera une fois de plus de baisser la garde et de lâcher l’armure. Je le ferai parce que je sais qu’après chaque traversée du désert, se présente un chemin de paix.

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Prix Portez Haut les Couleurs – Mon texte sur Short Edition

Quand je passe devant le cimetière en revenant de mon entrainement, je rends toujours une petite visite sur la tombe de mamie, une tombe toujours très fleurie, des mots de partout et de tout le monde, de belles couleurs qui rendent le lieu presque agréable.

Cette vision me ramène instantanément à l’enterrement, ce jour terrible où il a fallu lui dire adieu pour de bon, la laisser partir avec ses histoires et sa magie. Ce jour-là nous étions nombreux, il y avait de la musique et des hymnes qui résonnaient un peu partout, il y avait des vieux et plein de jeunes aussi, des garçons, des filles, des petits, des grands avec tous une larme au coin des yeux, un mouchoir à portée de main, un souvenir pas très loin. Tous unis, nous étions, dans ce temps de recueillement et de remerciements pour elle qui avait tant donné, dans la vie et sur le terrain, qui avait tant encouragé offrant à chacun, un mot, un conseil, une étreinte, un bon chocolat chaud, ce dont il ou elle avait besoin pour continuer.

Pour découvrir mon texte et le soutenir, c’est par iciSa plus belle victoire – Prix Portez haut les couleurs

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Tout ce qu’elle est

Derrière ses révoltes, ses éclats, ses failles. Derrière le voile de ses pensées, de son passé. Derrière l’épouse, l’amie, la mère, il y a cet être à part. Je le vois dans son regard, dans ce qu’elle transpire quand en résonnance avec le monde, elle respire.

Quand elle pose son regard plein de points en suspension sur l’univers en contrebas, qui se contredit sans cesse. Et dans son souffle de fée un peu malmenée par la vie, quelque chose nait comme une prière dans un langage que seule, elle, connait.

Un langage qui la relie au vivant, à l’espace entre la nuit et la jour, au silence.

C’est une fille du silence, oui, celui des gorges et des profondeurs de la terre, des déesses qui à mains nues remuent les tourments pour que germent les plantes guérisseuses. Et dont le sang devient noir lorsque la lune éclabousse le ciel de sa clarté fantasmagorique.

C’est une fille des mots, dont la confiance se tait devant les assauts du vent. Et dont les maux tremblent d’incompréhension. Existe t-il quelque part un sens, une raison?

C’est une fille des mystères, ceux qui attendent patiemment d’être approchés, percés. Et ceux qui dans le calme de l’ennui se taisent pour ne pas froisser ses ailes d’ange affamé de vérité.

Si seulement elle savait tout ce qu’elle est…

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Une invitation à la méditation

Je regarde les bulles se perdre, monter et descendre, en cadence, se cogner et s’éloigner, se faire la cour en douce, se chercher, se frôler, se trouver, s’ignorer puis s’embrasser. Elles collent leur museau contre la membrane qui les sépare du reste du monde, histoire de voir ce qui se passe ailleurs, sans pouvoir s’échapper, prisonnières de leur étui de verre.

Parfois elles sautillent, légères, pétillantes, mais si éphémères. Elles luttent pour gagner la première place, puis quand la bouche s’approche, elles se rétractent, imprévisibles, espérant sauver encore quelques secondes avant de s’évanouir pour toujours.
Je les étudie, séduite, nostalgique. Et si le verre se brisait, qu’adviendrait-il de ces bulles si fragiles ? S’envoleraient-elles dans l’air ou s’écraseraient-elles, solitaires, sur le bitume ? Seraient-elles complètement perdues en dehors de leur cocon ?
Je tourne les yeux vers toi, apaisé entre mes bras, avalant avec bonheur ton biberon, dont les bulles qui glissent dans un frisson, sont une invitation à la méditation.

Ce texte court fait partie de mon recueil Chuchotis et Ricochets disponible sur The Book Edition

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Les amoureux du RER B

Là, sur la plateforme du RER B, j’observe du regard les deux amoureux enlacés à mes côtés. Il est huit heures du matin. Au bout de la ligne, mon bureau m’attend. Les dossiers qui s’entassent ne font que meubler l’espace. Je m’ennuie considérablement. Travailler pour faire un métier qui te plaira, mes parents m’ont bien eu. Ou bien, ils y ont cru. Pourtant, j’ai pris plaisir à étudier, à passer des heures dans des amphithéâtres surchargés, à lire et relire des cours donnés, tantôt par des professeurs passionnés, passionnants, tantôt par des survoltés, complètement barjos.

Pour passer le temps, je déambule entre les étages, m’arrête chez une collègue pour papoter, échanger quelques anecdotes qui feront le tour des services en un rien de temps. Je reviens à mon poste, sans grande conviction et tente de m’atteler à une tâche compliquée. Je me dis parfois que je pourrais reprendre des études, demander un congé formation ou partir à l’étranger pour parfaire mes langues, puisque rien ne me retient à Paris.

Je vois d’ici la routine de ma journée à venir. Le téléphone sonne. Horreur. Je déteste la musique assassine de l’appareil. Elle perturbe mon rythme. Elle vient interrompre ma maigre concentration. Elle me force à arrêter mon travail. Elle stoppe ma pensée en action. Le téléphone continue de sonner. Le mien ou celui d’un autre. Dans mon bureau ouvert sur le monde, on dirait que je n’entends que le staccato qu’il produit, à longueur de temps. J’attends. Je compte les secondes entre chaque sonnerie. Je me fige. La musique continue. Je tente de me concentrer sur autre chose, sans vraiment y arriver. Rien ne m’intéresse. Le téléphone s’arrête enfin. Je reprends mon souffle. J’écoute le silence. Je m’en délecte. J’en abuse. Jusqu’à la prochaine sonnerie. Il faudra que je décroche cette fois pour régler un énième conflit administratif.

Au loin, j’aperçois le signal qui indique qu’il y a un problème sur une des lignes du réseau. Encore un. Toujours à l’heure de pointe. Souvent le matin. Je suis contente de ne pas être coincée dans un métro à l’arrêt, entourée de personnes, qui au fur et à mesure du retard pris, se crispent, s’énervent, se mettent à chercher frénétiquement un autre moyen d’être dans les temps à destination, sans y parvenir. Sans compter l’odeur des corps en chaleur qui devient vite insupportable.

Regarder les couples se retrouver, se quitter, se dire au revoir pour quelques heures, peut-être plus, se dire adieu des fois, c’est mon péché mignon. C’est très cliché une plateforme ou un quai de gare, mais je les envie parfois, moi à l’étroit dans ma vie de célibataire, trop souvent confrontée à moi-même, à mes doutes de fille seule.

Je me prête alors à mon jeu favori : imaginer leur vie, deviner leurs pensées. Je les décortique, les scrute, les assomme de mots silencieux, d’adjectifs subjectifs, à l’abri derrière mon livre. Je les dessine ailleurs, au bureau, dans leur quotidien, avec leurs familles, leurs amis, leur patron. Je me demande bien ce qu’ils font dans la vie, ce qu’ils ont comme envie, à quoi ils rêvent, la tête sur l’oreiller, la nuit, les plans qu’ils tirent pour les années à venir.

Ce matin, les deux pieds sur la plateforme, je ne sens pas le sol. Je plane quelque part entre mon espace et leurs deux corps en fusion. Ils se serrent, se boivent, parlent peu. Leurs regards se croisent, se perdent. Leurs yeux s’habituent mal à la lumière froide des néons. Leurs mains se frôlent quand elles ne se fondent pas l’une dans l’autre. Leurs bouches s’entrouvrent légèrement pour laisser passer l’air. Juste un peu d’air, le minimum vital pour ne pas perdre l’équilibre Ils ne guettent même pas les minutes qu’il leur reste. A cet instant, nimbé de lumière, leur univers est en suspens. Le RER approche et je sais que, d’ici peu, cette image aura disparu de la surface de la terre, se sera perdue. Leurs mains dessinent des formes qui viennent mourir sur les murs gris de la station. En l’espace d’une seconde, ils ne sont plus un corps mais deux êtres qui s’éloignent du présent.

Je voudrais détourner mon regard mais je n’y parviens pas. Elle referme son manteau sur sa fragile personne, s’apprête à monter dans le RER, puis s’élance à son cou, un baiser fougueux au bord du cœur. Il la saisit au vol et je me plais à m’imaginer dans les bras de cet anonyme. Juste pour ressentir à nouveau cette passion d’autrefois, ce bouillonnant vertige et me dire que je peux encore faire tomber les hommes, avoir des amants, pour à nouveau avoir le corps fiévreux, me sentir belle dans le regard d’un autre miroir, plus délicat que le mien. Quand il s’agit de faire mal, je suis la première à me porter le coup de grâce. Dommage.

Le RER s’éloigne, son visage collé contre la vitre, son corps épouse la porte à la propreté douteuse. Elle s’en moque. Il ne la quitte pas des yeux, sa main tremble. Il regarde autour de lui, la plateforme est presque vide. Il saisit sa valise, hésite, marche en direction de la sortie, ose un coup d’œil en arrière, comme pour s’assurer qu’elle est bien partie. Son visage se ferme, dans ses yeux une larme s’invite. Trop tard, il la balaye d’un coup de manche, c’est vrai qu’on oublie souvent qu’un homme ça ne pleure pas. Dire qu’il y a encore des personnes pour croire à ces inepties-là !


Je le regarde s’engouffrer dans les couloirs sans fin de la gare, c’est alors que je me rends compte que je viens de manquer le deuxième RER B de la matinée. L’écran s’allume et annonce un prochain train dans vingt minutes. Il est neuf heures, en retard comme d’habitude, il va falloir trouver un nouvel alibi : regarder les amoureux se quitter, ça devient louche !

Nouvelle extraite de mon recueil La Vraie Vie disponible sur le site The Book Edition

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Ici, maintenant, tout va bien

@ random institute

Tout va bien, ici, maintenant.
Ici, maintenant, tout va bien.

Zhuai se répétait ces mots dans sa tête, tout en essayant de poser sa respiration.
Elle avait couru si vite qu’elle se demandait où elle se trouvait à présent.
En sécurité.
Dans un endroit où ILS ne pourraient pas la trouver.

Ils étaient montés dans le bus, comme tous les soirs. Comme tous les soirs, ils avaient ri.
Comme tous les soirs, Zhuai avait regardé ses chaussures en tenant de faire abstraction d’eux.
Ils avaient balancé des idioties, comme chaque soir quand ils la voyaient dans le bus.
Elle était descendue à son arrêt, eux aussi. Ils habitaient dans le même quartier. Gamins, ils allaient à l’école ensemble et déjà ils embêtaient Zhuai.
Elle s’était dirigée vers son immeuble et elle avait entendu leurs pas pressés derrière elle, pas comme les autres soirs.
Elle avait prié intérieurement pour que la serrure ne bloque pas, pour que la porte s’ouvre et se referme d’un coup sec.
Elle avait essayé de se rassurer.
Ils avaient été plus rapides, l’un avait bloqué la porte de son pied, l’autre s’était faufilé et l’avait coincée, le troisième s’était approché plus près, trop près.
Et ils l’avaient insultée, elle, Zhuai, parce qu’elle était timide, parce qu’elle était un peu gauche, par pure méchanceté.
Ils lui avaient dit, du haut de leur quatorze ans «tu fais moins la maligne maintenant ! Tu t’es regardée, t’es moche, ta mère t’a fait avec un chien ou quoi ! »
Et ils avaient éclaté de rire, un rire gros comme un bulldozer puis la porte de l’ascenseur s’était ouverte et elle avait profité de ce contre temps pour s’échapper.
Elle avait couru, couru. Droit devant.
Elle avait encore leurs insultes en bouche qui lui donnait la nausée.
Elle avait couru jusqu’à la station, s’était glissé dans le premier wagon, avait entendu le signal et avait commencé à respirer.

Son cœur battait vite, trop vite. Ses oreilles bourdonnaient. Son visage était rouge, sa vision brouillée.
Respirer. Juste respirer. Et se rappeler que tout allait bien.
Ici et maintenant.
Ici, maintenant, tout allait bien.

Ce texte est ma participation à l’atelier 145 de Bric a Book

Posted in Emprise et Renaissance

Pas de l’amour

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Ce n’était pas de l’amour.

Non ce n’était pas de l’amour, à aucun moment. C’était une histoire, une relation, quelque chose de ce goût là. Mais pas de l’amour.

Ce n’était même pas du mauvais amour, de celui qui ne sait pas, pas dire, pas s’exprimer, de celui qui se planque derrière des émotions compliquées à gérer.

C’était un deal, une prise de pouvoir, un compte a régler avec l’injustice du monde, l’achat d’une liberté, une revanche sur le passé.

Et même après un mariage, un bébé. C’était pour faire comme les autres. Pour pouvoir dire MA femme, MON enfant. Pour pouvoir coller au modèle, pour plaire à Dieu, aux lois d’une religion, aux codes d’un pays. Pour dire “maintenant tu ne peux plus partir”.

C’était une histoire de papiers, qu’on le veuille ou non, une histoire comme un cliché de plus, un cliché qui s’incruste et vient piller ce qu’il reste de possibles. Un fait divers qu’on lit par habitude et devant lequel on se dit “je le savais!”

Une histoire comme tant d’autres, avortée avant d’avoir commencée, une histoire de mots balancés, très vite, trop vite, comme une menace, un silence de plomb avant le massacre.

C’est toujours difficile à croire, à comprendre. Comme ces parents qui n’aiment pas leurs enfants, comme ces frères et sœurs qui se détestent, comme ces épouses et ces maris qui tuent, comme la folie qui enchaine.

Ce n’était pas de la haine non plus, je ne sais pas ce que c’était au final. C’était une manière de faire, de vivre, une façon de racheter ses fautes, une illusion, un mirage. Une idée un peu particulière du couple. Sans partage, sans échange, sans sentiment, sans envie.

Ce n’était rien d’autre qu’une relation sans âme, pour se fondre dans le monde, faire et être comme les autres. Rien qu’un désir de gamin, enfant roi, qui veut donc qui a.

Ce n’était pas de l’amour.

Et c’est ce qui nous a sauvé.

Posted in O bonheur des sens, Variations Littéraires

Pile ou Face

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Du fauteuil où je suis assis, par-dessus la couverture de mon livre – un pavé de quelques mille pages relatant les exploits d’un héros dans la fulgurance d’une guerre impitoyable, elles le sont toutes – je la regarde. D’un œil discret, distrait. Elle me fait l’effet d’un océan de fraicheur au milieu du carnage dans lequel mon imagination se perd à mesure des pages qui défilent.

Elle donne l’impression de s’ennuyer dans sa peau sage. Quelques gouttes se promènent sur le froissé de son déshabillé. L’eau chaude vient de couler sur son corps à l’abandon sous le jet, le savon vient d’épouser chaque centimètre de son être. Et j’ai préféré rester perché sur mon toit du monde aux allure d’apocalypse plutôt que de voyager avec elle.

Elle délaisse son déshabillé. Il échoue par terre, il s’étale. J’aperçois son grain satin, sa cambrure fragile avant qu’elle ne traverse la pièce, sans un regard vers moi. On dirait qu’elle le fait exprès. Elle enfile une de mes chemises et c’est comme si je m’enroulais autour d’elle, telle un serpent fou de désir. Je trace d’hypothétiques fantasmes sur l’écran de ses pensées. Elle n’attend qu’une chose, que je pose l’ouvrage, enfin. Que je délaisse ma guerre pour conquérir son territoire. Mais je reste là, à contempler la vie qui la traverse, enfermé dans mon silence de mort.

Elle prend place dans le fauteuil en face de moi, cheveux lâchés, pouls calme, visage dégagé, jambes délicatement croisées. Ses yeux sont deux billes de Sodalite qui me fixent et ne me laissent aucune chance de m’échapper. Elle se penche pour attraper une revue sur la table basse et la vision de sa poitrine, ronde, joliment dessinée, me rattrape. Le livre pèse lourd dans mes mains, je tente de revenir à ma lecture, mais les lignes s’entrechoquent.
Tout en elle respire la vie, l’envie, de moi, de nous, de ces ondulations réciproques qui nous promettent des acensions vertigineuses.

***

Je sors tout juste de la douche et avance vers le salon, nue, quelques gouttes perlent au bout de ma chevelure. Et s’échouent sur ma peau brulante. Je le trouve assis au même endroit que toute à l’heure, sur son fauteuil vieilli, les yeux rivés sur le manuscrit qu’il doit finir de lire pour demain, une histoire sordide – la guerre l’est toujours. Il lève les yeux vers moi, j’y décèle un fragment de peut-être, une hésitation, un brin de prudence.

Ma peau se languit de lui. La texture de mon déshabillé apaise légèrement la fièvre qui pointe. En guise de réponse à ma proposition pour la douche, il a esquissé un geste de la main. Il savait qu’en m’accompagnant il pouvait dire adieu à son roman jusqu’à une heure avancée de la journée.

J’enfile une de ses chemises, à défaut de pouvoir avoir ses bras dans lesquels me lover. Un magazine pour patienter, un regard indifférent, un soupir inoffensif, un croisement furtif, un déplacement subtil. Combien de manœuvres pour qu’il cède? Dans combien de temps délaissera t-il son bouquin pour venir s’enivrer avec moi des parfums de l’aventure?

La mort ne l’intéresse pas, il lui préfère la gourmandise de la vie. Je perçois son combat intérieur à sa façon de tourner les pages, à ses sourcils interrogateurs, à son regard horizontal, ses pieds qui bougent au rythme d’une musique pétrie d’impatience. Il n’accroche plus avec les lignes, il a perdu le fil de sa lecture. Il résiste pourtant à l’envie de poser l’ouvrage et de me rejoindre.

C’en est presque jouissif de le voir autant hésiter.

Texte original de 2019 – revisité

Posted in Carnets de route, Variations Littéraires

Pour toi

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Je ne sais pas toujours te dire. Je me cache souvent derrière mes peines, mes angoisses. Je déteste les silences et pourtant je les laisse parler pour moi. Je me dis que tu comprendras et si tu ne le fais pas, tu partiras. Et alors j’aurai eu tort de croire que l’amour a tous les pouvoirs. Ca viendra ouvrir la blessure une nouvelle fois, celle qui depuis le début joue avec moi, celle de la cour d’école, celle des bruits des vacances, celle des rires en cascade dans la classe, celle de la salade de tomate, celle des clins d’oeil en douce, celle des mots qui cognent et des murs qui cachent, celle qui menace de révéler au monde ce que je suis et ce que je ne suis pas.

Je ne m’excuse pas, ou peut-être que si, d’être comme je suis avec ma quantité de points d’interrogation, mon besoin d’être rassurée, de me sentir en sécurité, avec mes chocs et mes bleus à l’âme qui se font moins troublants mais qui restent comme autant de lames prêtes à danser sur ma peau nue, quand ma bulle se fendille, quand tes pas se font lointains.

Mes blessures ne disparaitront pas, j’ai cru à tort que je pouvais, par le seul pouvoir de ma pensée les reléguer dans un coin éloigné du temps. J’ai perdu de précieuses années à tenter de les étouffer. Je dois juste accepter qu’elles font partie de moi. Un peu comme la peur ou la nostalgie. Lutter contre ne fait que leur donner plus de force.

Je voudrais ne te dire que l’amour, ce qu’il creuse en moi, ce qu’il desserre de nœuds, ce qu’il insuffle de vie, ce qu’il m’offre de confiance, de joie. Je n’y arrive pas tout le temps. Alors je me replie comme pour étouffer mes maux. Je redeviens une enfant fragile qui dans le sommeil tente de se cacher, pour fuir la folie qui fait son lit dans le creux des jours.

J’écris, j’écris pour venir à bout de ce qui me retient, pour oublier les destins liés et le coeur trouble. J’écris pour me souvenir de la douceur de tes mains et la chaleur de ton sourire, pour ne pas oublier que c’est ce qui dans la balance pèse plus lourd que ce qui m’oppresse. J’écris pour comprendre pourquoi cette liesse puis pourquoi ce vide soudain.

J’écris pour les mots que je ne sais plus dire, pour ce qui reste un mystère, pour graver quelque part le bonheur, pour ne pas le laisser partir. J’écris pour garder de la substance quand tout s’évanouit. Et qu’il ne reste plus que des yeux humides pour dire les émotions, ma main qui cherche la tienne pour m’assurer que tout cela est bien réel.