Scène de vi(d)e

Crédit Pixabay

Derrière ses rideaux, caché par la masse sombre du velours côtelé, héritage du passé, il regardait la scène. La même, chaque soir. Une scène de désamour. Et chaque soir, il espérait que les choses changent, que les corps se rejoignent, que les incidents se taisent et que résonnent par la fenêtre ouverte les voix, les râles, l’écho d’un plaisir sans faille.

Chaque soir, il se postait là, à bonne distance. Ses yeux passaient le vide et les carreaux, habitués à l’obscurité, ils trouvaient la lumière allumée et son corps à elle, prêt à se lover dans des draps qu’il imaginait froids, comme le sont ceux des maisons de vacances, fermées huit mois de l’année. Il distinguait tout juste le galbe de ses hanches, la forme de son visage, le reste n’était que pur fantasme. Un décolleté satiné, des yeux rieurs, un rictus coquin au coin des lèvres. Il la regardait se déshabiller,  comme si il fallait faire vite, comme si le temps était compté. Elle enfilait ensuite son uniforme de tristesse et se glissait dans le grand lit, toujours du même côté. Allongée, le regard rivé sur le plafond, il se demandait quels étaient ses rêves, si elle aussi elle pensait au moment où il passerait la porte, ce qu’il ferait ce soir, est-ce qu’il tenterait un pas vers elle, est-ce qu’il laisserait ses frustrations au placard et accrocherait ses souhaits à ses rives ? Ou bien il ferait ce qu’il fait chaque soir, même rituel désolant, auquel elle se pliait sans un mot ?

Il voulait le secouer, lui dire de regarder ce qu’il perdait, une fois qu’il s’allongeait près d’elle puis se tournait, de son côté du lit, loin d’elle. Elle se tournait aussi, loin de lui et le lit paraissait immense et si petit en même temps. Entre eux, un silence assourdissant prenait toute la place. Les souvenirs flottaient. Il les voyait de loin, des souvenirs d’étreintes passionnées, de frissons démesurés, de corps possédés, de folies répétées. Leurs souffles s’étaient brisés depuis…

Il voulait lui dire à elle, tant de choses. Que ses yeux se posaient sur elle et qu’il y voyait son désir, contenu, toujours sur ses gardes, un désir qui n’attendait qu’un murmure pour se livrer, sans livrer bataille. Il voyait ce qu’elle pouvait donner, ce qu’elle attendait, il voyait sa peau trembler d’une attente qui n’en finissait pas. Il voulait lui dire que chaque soir derrière les rideaux de velours, il la prenait dans ses bras, elle, si belle, si menue, si sensuelle, qu’il la faisait danser sous les étoiles, que leurs pieds nus se frôlaient et que ça créait en lui un cataclysme, qu’il s’endormait le corps brûlant de cette valse imaginée.

Derrière ses rideaux, caché par la masse sombre du velours côtelé, héritage du passé, il ne voit plus rien. La chambre est nue, sans âme. Ils sont partis, sûrement. Il ne reste que les effluves d’un inachevé dans l’air bruyant du soir. Les mouvements des draps ne sont que des mirages.

Si vous avez aimé ce texte n’hésitez pas à voter pour mon poème Nos Accords, en compétition pour le Prix Ô. 

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L’enfant qui ne naîtra pas

© Everton Vila

Je suis partie à travers champs cueillir la vie. Celle qui battait hier encore à l’intérieur de moi. Je la cherche au milieu de nulle part. Je guette dans le vent le bruit de ses pas.

Je suis partie le nez au vent, le cœur gros. Il a dit non. Un enfant, c’est suffisant. Je ne sais pas crier. Alors je pars dans la campagne, je cueille des fleurs pour apaiser le chagrin qui enfle.

Je suis partie sans destination, le cœur à l’abandon. L’enfant a pleuré, un peu. Je l’ai consolé. Juste quelques minutes pour moi, pour me vider. Avec pour seul témoin la nature, celle qui soigne tant de blessures.

Je suis partie, mon sourire envolé, des larmes de pluie sur mes joues rosées. Et ces fleurs contre mon cœur pour me réconforter.

Il danse autour de moi l’enfant qui ne naîtra pas.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 331 de Bric A Book. Et en pensant à une personne que j’aime très fort. 

Sur le chemin…

© Marie Kléber

Il fait doux sur le chemin et vogue un air de vacances entre les brins d’herbe. Les rues ne mènent pas à la mer, pourtant on pourrait le croire. Les maisons vibrent de rires et de discussions autour d’une table posée dehors. On imagine des enfants courir à perdre haleine. Et se chamailler.

C’est un chemin comme ceux de l’enfance, dans lequel s’immiscent quelques souvenirs. On s’attend presque à entendre des voix, à cueillir une main. A voir un visage se dessiner dans la poésie du jour qui tombe.

Au bout du chemin, la gare et une place, comme celle d’un village. Il ne manque que le carillon d’un clocher pour être comme à la campagne. Les bruits de la ville se font sourds, le chaos nous semble bien loin. Les verres s’entrechoquent et les derniers badauds s’attardent en terrasse. Encore quelques minutes entre amis pour refaire le monde et rêver.

© Marie Kléber

On savoure les fleurs et les feuilles, le ciel encore bleu et la lune en croissant. Le temps stoppe sa course dans ce dédale d’odeurs et de sons estivaux. On se sent léger comme le vent qui caresse notre peau.

Le charme opère…

Son Oxygène

De la fenêtre de la cuisine, Élise regarde la rue en contrebas. Il y a l’échalas du 8e avec son clébard, sale comme un pou. Ils font la paire tous les deux. Et puis Suzie aussi, la grelotteuse du 5e, avec ses boucles brunes et son sac à dos mal ficelé – pas étonnant qu’elle perde tout. L’expert du rez-de-chaussée, d’habitude ce sont les quartiers des commères en chef, scrute chaque détail de la carrosserie de sa voiture, comme tous les matins, en quête de la moindre petite trace inhabituelle sur le rouge cristallin de son bolide.

De la fenêtre de la cuisine, Élise respire l’air saturé de canicule. Pas le moindre souffle de vent pour apaiser ses tourments. Il est parti, son prince de conte de fées. Avant les premières pluies. Il a fui comme un voleur. Trop beau, tout le monde le lui avait dit. Mais elle, avec ses kilos de naïveté, elle avait plongé. Comment ne pas s’émouvoir devant ses déclarations enflammées ?

De la fenêtre de la cuisine, Élise fait le plein de vie, celle du dehors pour compenser le grand vide de la sienne. Son oxygène.

Voici ma participation un peu tardive au rendez-vous d’Olivia “des mots une histoire”. Les mots étaient: canicule – expert – clébard – cuisine – conte – émouvoir