Les heures exquises

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La voiture file sur la route, presque déserte. Elle voit les kilomètres défiler et saisit le temps qu’il leur reste. Si peu. Les minutes se dispersent dans l’air, bulles en équilibre, et d’ici quelques instants, le temps se sera enfuit. Il faudra repartir, chacun de son côté. Fin de la parenthèse acidulée. Lui, retrouver sa famille, elle la sienne. Heureux, certains et pourtant elle ne peut s’empêcher de vouloir retenir ces nanoparticules d’heures exquises à être avec lui, fredonner les chansons qu’il aime, poser ses yeux sur ses mains, les contempler encore, dans les moindres détails, les apprivoiser du coin de ses cils en émoi.

Hier, cet hier d’il y a quelques mois, ils ne connaissaient rien l’un de l’autre. Le destin se doutait-il qu’ils allaient se croiser, s’aimer, qu’il deviendrait sa terre, son hémisphère, sa première pensée du matin, sa dernière du soir ?

Elle se remémore…

La brume sur les reliefs, la campagne qui se réveille. Et eux, dans les bras l’un de l’autre, leurs corps alanguis chargés d’électricité, celle qui les pousse à s’étreindre, à fusionner. Il suffira d’un frisson pour les faire basculer dans un dédale de gourmandises, seulement interrompues par de tendres baisers. Dehors, le soleil émerge timidement d’un sommeil paisible. Ses rayons se posent sur la vitre et déposent des pépites d’or sur les murs de la chambre. Ils attrapent au vol des murmures. Le silence les enveloppe de cette quiétude qui manque tant au cœur du chaos de la ville.

Des souvenirs comme des perles de pluie. Et puis…

Un souffle. De la buée sur les carreaux. A l’intérieur, l’incendie de leurs peaux exposées. L’envie qui se respire. Le goût salé de son épiderme et la fièvre de ses mots. Il se fait poète, tout en sensualité. Son être la déshabille de tout ce qui l’empêche et l’habille d’audace, celle dans laquelle elle lui transfère tout pouvoir sur son plaisir à venir.

La nature prend ses aises, les feuilles des arbres tourbillonnent à leurs pieds, emportées par le vent frais de novembre. Ils tremblent de bonheur.

Quel jour sommes-nous déjà ? Quand faudra-t-il prendre la route ? Ces questions, chacun les chasse d’un revers de manche. Pas encore. Seul le présent compte. Plus tard ils retraceront ces heures, seuls, les soirs de blues, à deux, du bout de la langue, antidote précieux. Le ciel, bleu. Puis la pluie, fine, qui tambourine sur les carreaux. Le thé fumant partagé, la fatigue accumulée, les notes du piano. Ce sourire. La symphonie qu’ils composent, une qui colle aux tripes et se moque des conventions. Ils regardent droit devant eux. La ligne d’horizon, les collines, les champs à perte de vue, les vignobles à gauche et la liberté de l’autre côté.

Les kilomètres ne sont plus. Il ne reste que des mètres. ll faudrait pouvoir les savourer. Elle ne le peut pas. Ensemble et séparés déjà. Il va falloir se dire au revoir. Pas encore. Si seulement, pas cette fois. Ils s’embrassent, la porte claque, la voiture démarre et entre eux, le vide prend ses aises. Ils ne se quittent pas. Il part vers une autre vie dans laquelle elle n’est pas. Son cœur, dès lors, en manque, lâche sur le papier tous ces grains de sable dans lesquels sont gravés, pour toujours : en souvenir de nous.

Ce texte a été écrit (et légèrement modifié) dans le cadre du concours Edilivre 2018.

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Avec et sans toi

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J’ai connu le gris des larmes et le vert des prairies en fleurs. Sur la plage, l’empreinte de mes pas. Et dans mon cœur, le souvenir de toi.

Je t’évoquerais toujours le cœur battant, quelque part entre ici et là-bas. Tu seras toujours là. Sans y être. Tu seras toujours la pièce manquante à l’équation subtile de mon bonheur.

J’aurais donné le monde pour que tu ne partes pas, pas si vite, pas sans moi. Pas si loin.

Au lieu de ça, j’ai appris que l’amour n’a rien à voir avec ni la vie, ni la mort. L’amour ne disparait par comme le corps. Alors le mien, le tien, restent ce lien qui nous lie au delà de toutes les apparences.

Parfois je sens un souffle. C’est toi. Tu vois les sourires de ma vie et tu souris avec moi. Je donnerais tant encore aujourd’hui pour que tu sois parmi nous, pour que ton rire vienne éclabousser les murs du présent, que ta bienveillance soit mon baume apaisant les soirs d’orage, pour qu’il puisse prendre ta main et que tu tiennes la sienne au chaud. Tu lui aurais raconter des histoires, celle de la petite voleuse de boudoir. Ou était-ce de choux à la crème?

Pour lui, tu ne seras à jamais qu’une bougie dans une église, une dalle sur un coin de terre, près d’un prunier dont il engloutit les fruits sans même y penser. Il dit “papy” sans savoir. Dans sa bouche, pourtant, je retrouve le goût particulier de mon enfance à tes côtés.

Si vous doutez…

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Elle est là. La voiture se gare, la peur se dissipe petit à petit. Elle est là. Avec son sourire. Elle rend ces heures moins douloureuses. Celles de ce départ improvisé, précipité. On parle de tout, en essayant de ne pas parler de ça. Mais on n’y arrive pas. C’est là, c’est le présent. C’est mon ventre rond et les mots qui cognent contre mes tempes. Ce sont ses larmes, puis les miennes. Et les hauts-parleurs qui annoncent le vol. Je la regarde alors que je m’éloigne, que je m’enfuis. Je ne voudrais jamais lâcher sa main. Je ne veux pas qu’elle s’efface parce qu’entre ici et la-bas, c’est le vide. Cet aéroport visité maintes fois est un territoire hostile. Une force me porte mais laquelle. Je ne sais plus. J’avance.

L’avion. Les sourires. Et les larmes qui inondent tout. Tout est néant. Le monde tourne quand le mien n’est qu’une plaie béante. Personne ne sait, pourtant mon chagrin brûle tout. C’est plus que du chagrin. C’est la douleur, la terreur, et ces mots, ces cris.

Sur la dernière ligne droite je sens le sol se dérober sous mes pieds. Si seulement le sol pouvait m’engloutir, m’aspirer tout entière. Si seulement je pouvais disparaître de la surface de la terre. Juste comme ça. Ne plus exister. Me sauver de ceux qui attendent derrière la porte en verre, ceux qui ne comprendront pas, ceux qui m’aiment, souffrent, ceux à qui il faudra raconter l’histoire de A à Z, ceux qui croiseront mon regard et ne sauront pas ce qui se cache derrière. Et qu’il faudra vivre avec ça. Les souvenirs. Ces souvenirs…

C’était il y a six ans. Déjà! Je souris à l’évocation de ces lignes, avec l’impression d’être revenue de si loin. Je me sens si riche aujourd’hui, qu’il fallait bien ça, ce choc brutal pour me faire réagir.

Je suis tombée bien des fois depuis ce jour là. Je suis remontée à la surface, brasse après brasse. En gardant au fond de moi, bien ancrée, la certitude que le bonheur n’était pas que pour les autres, qu’il reviendrait comme le soleil après la pluie. Il suffisait de regarder le monde, de glaner ici et là quelques impacts de beauté. Ils furent nombreux certains jours, imperceptibles parfois. Reconstruire. Pas à pas. Ne plus céder au désespoir. Ne plus céder non plus. Et sourire aussi. Envers et contre tout. Retrouver mes yeux pétillants de vie, ne plus voir les larmes inonder les jours, ne plus espérer que la nuit.

Parfois on me demande comment on en revient. Je ne sais pas. On en revient, ça je le sais. Plus fort, c’est certain. Plus proche, de nos émotions qui s’expriment plus facilement. Plus à l’écoute. Plus proche, des autres. Vulnérables et fiers de l’être. Humains un peu plus aussi. On pose les briques les unes après les autres, chaque chose en son temps.

Je n’ai pas les clés de cette renaissance. Ni de baguette magique pour que tout se passe bien. C’est un processus, comme le deuil, le pardon. Chacun va à son rythme. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière d’agir. Chacun son chemin.

Alors si vous doutez, sachez juste que plus vous avancez, plus la lumière dissipe les ténèbres, plus vous apprenez à vous connaître, à vous aimez, plus vous marchez vers la vie!

Tous ces mots écrits

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Je les écris tous les jours. Les jours de doute. Et les jours de joie. Je noircis des pages d’eux. Des pages que je partage et d’autres qui n’existent que pour mon regard. Un souvenir se grave. Chaque regard, chaque sourire, chaque échange, chaque miracle. Je les regarde vivre, aimer, faire vibrer la corde sensible de mes sentiments. Si imprégnés d’eux. Ils sont mon refuge, mon rivage, ma terre ferme.

Je les ai écris, ceux qui ne sont plus. Des mots lus pour un dernier au revoir – des mots qui m’arrachent encore quelques larmes, celles des adieux auxquels on ne s’était pas préparé.

Je l’ai écrit, lui,  petit ange qui se pose sur le monde, mon monde, qui s’envole et vole au dessus des nuages, libéré de ces maux qui marquent au fer rouge.

J’ai écrit le premier amour. Pour accepter la séparation. Pour le laisser partir. Écrire pour guérir. J’ai écrit les suivants, sentiments platoniques, vérités tragiques. Pour ne pas oublier.

Alors toi aussi il fallait que je t’écrive, que je te donne vie dans une histoire qui porterait ton prénom. Il y aurait les vacances, nos souvenirs de gosses, la mer, les prémices de l’amour, la liberté de ces deux mois d’été. Puis il y aurait la fin – purement inventée. Tout comme les personnages et le deuil. Il n’y aurait que ton prénom et cette place au cimetière sur laquelle je m’arrête à chaque fois que j’y passe. Juste là, là où nos souvenirs communs convergent. Une histoire pour exorciser les démons. Et faire taire les fantômes de la nuit qui jouent avec les émotions de ceux qui restent.

Alors j’aurai presque fait le tour des mots écrits…

Sur les hommes de ma vie.

 

La valse agitée de mes émotions

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Histoire de ne perdre personne en cours de route et que personne ne se tire en courant en pensant que je suis complètement barrée, je vais tenter tant que faire se peut de rester sobre dans cet article.

D’abord la mélancolie…

Pour celles et ceux qui connaissent, qui la côtoient, la voient rappliquer illico presto après chaque moment de pur bonheur, ce sera facile à comprendre. Pour les autres, imaginez une vague qui arrive à l’improviste, charriant un condensé de vos plus précieux souvenirs et de vos plus grandes angoisses. Vous vous retrouvez alors seul, avec votre lot d’émotions à fleur de peau. Et vous tentez de maintenir le cap devant la mer enragée, prête à vous engloutir.

La mélancolie, chez moi, n’arrive jamais seule, elle est souvent accompagnée des deux grandes forces qui gèrent le monde, la vie, la mort. La mélancolie rappelle que le temps d’avant n’est plus et ne sera plus jamais. Pour autant que nous en ayant pleinement profité, nous pourrons revivre le temps de quelques instants ces moments de félicité. Tout en sachant que le passé n’est plus que points de suspension dans un no man’s land dépassé. Et que bien souvent plus personne n’y pense, à part nous!

Avec le temps, j’ai appris, non pas à gérer, mais à accepter ces vagues qui m’assaillent sans que je ne puisse ni les anticiper ni les contrer. Fut un temps, j’allais contre elles et le résultat était rarement positif. Désormais, je les laisse venir, je leur donne une place, puis je les laisse me dire ce qu’il faut que je retienne et ce que je laisse partir. La mort n’est pas quelque chose qui me fait peur en soi. Je sais qu’elle est là, en moi. Elle est mon rappel, ma boussole. Pas seulement la mort physique d’ailleurs.

Dans ces moments de profond déséquilibre, je vois la vie sous un prisme différent. Je la vois en format RAW, comme un corps sans la peau. Je la vois dans sa vérité, dans ses possibles. Je la vois dans tout ce que le monde pourrait être et faire, dans tout ce que je pourrais être et faire. Je la vois dépourvue de tous ces oripeaux qui en font un terrain de jeu souvent dangereux. Je la vois dans sa vérité. Mais cela ne dure que le temps de me dire qu’il est peut-être temps de vivre justement, vivre avant que quelque chose de dur, de douloureux, de grave ne me fasse oser davantage, ne me fasse lâcher mes peurs, ma colère pour aller vers ce en quoi je crois, ce qui est fait pour moi.

La réalité, ma réalité alors me rattrape et la mélancolie se carapate, en me laissant un goût acre au creux du cœur. Car une fois de plus je n’aurai pas saisi ma chance, je retournerai à mes démons, à mes doutes, à des pas cadencés, habitués, je retomberai dans mes chers travers. Et tous mes rêves d’autre chose s’envoleront dans le vaste univers. Jusqu’au prochain raz de marée…

Dites-moi, ça vous arrive à vous aussi ces moments là? Vous les gérez comment? A moins que vos creux de vague ressemblent à autre chose. Dites-moi!

Le vol de l’ange

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Quelques doutes se glissent autour du “petit +” mal dessiné d’un test acheté, le cœur en liesse, le corps déjà fatigué. Les regards se croisent. Les mains se serrent. L’histoire se dit, s’écrit à la faveur d’une nouvelle vie.

La vie se décline en doux rêves, peurs insensées, éclats de voix, éclats de joie. Sur l’horizon, l’image floue devient plus nette au fil des jours. Un ventre qui s’arrondit sous un pull trop grand. Et des mains qui caressent ce ventre porteur d’espoir. Des promesses murmurées à la nuit tombée, entre les draps d’un lit trop grand.

Des jours et des semaines à planifier, faire danser les lettres pour créer des prénoms. Le corps flanche un peu. Le cœur se détache. L’autre cœur bat. Les frissons s’attachent.

Au milieu du bonheur, des soubresauts de tendresse, quelques angoisses naissent. Premières analyses qui fixent la date de la naissance d’une mère, d’un père. Le sourire aux lèvres et le corps tendu. Des questions à l’infini au bord des lèvres. Passer le temps. Contrer l’ennui.

Sur l’échographie, l’enfant se dessine. Les yeux se parent de larmes précieuses. Premiers souvenirs inédits. Le ventre se raidit. L’enfant a un prénom. La peur guette à l’ombre des non-dits.

Puis le silence, comme une mise à mort, fait trembler la vie.

Le cœur battait. Il ne bat plus. Des torrents d’eau autour d’un ventre à l’agonie. Les cris saccagent les larmes. La folie se faufile. L’enfant vole au-dessus du vide. Le repli et l’envie d’en finir. Visages glacés d’effroi. Mains solidaires qui se cognent contre les parois solides d’un chagrin insupportable. Déjà trop de souvenirs. Une intimité violée à coups de mots pour s’en sortir. Un deuil qui parait impossible.

La mort aux origines de la vie. Anormal. Peine incommensurable. Désespoir. Colère. Lot de promesses dérisoires. Les couleurs de la vie perdent de leur saveur. L’orage éclate. La nuit s’élargit. L’enfance s’évanouit. Un ange passe.

Ce texte a été écrit pour une amie – en souvenir.

Le retour du héros

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Je ne pouvais que m’en douter. Comment un type qui m’avait prouvé par A + B être né dans les choux – je t’assure la légende n’a rien à voir avec tout ça, mais oui bien sûr – pouvait terminer ses jours ailleurs que dans ce terrain vague, devant ce colosse de pierre et ses turbines infernales ?

Putain Romain, tu aurais pu me prévenir au moins. Le retour du héros. Tu parles ! Un héros de pacotille. Les vrais héros, ça se bat. Quoique peut-être que tu t’étais battu là-dedans. Personne n’en saurait jamais rien. Était-ce un pari insensé ? Ou juste une de tes folies passagères ? Que souhaitais-tu prouver au monde ?

Tu aurais quand même pu trouver autre chose. Quoi ? La mer par exemple, celle des golfes clairs, la mer qui danse avec ses reflets d’argent. Je sais tu n’aimais pas Trénet mais quand même. Ici, c’est glauque, tu ne trouves pas? Cet endroit me fiche la trouille. Tu le savais en plus. Je ne suis pas venue pour cette raison, à cause des fantômes qui grouillent sous cette terre, des souvenirs qui par vagues viennent hanter les nuits de nos mères. Qu’est-ce que va dire la tienne ?

Ne me dis pas qu’il faudra que je vienne devant ces pierres pour te voir, causer avec toi, te raconter nos vies sans toi ? Et quand le vent viendra, le bruit sera sidérant. Tu y as pensé ? Il faudra que je crie pour que tu m’entendes. Déjà que tu trouves que je parle fort.

Bien entendu, tu n’as pensé à rien de tout ça. Tu te fous de tout Romain. Bon allez je te laisse, je vais aller verser mes larmes ailleurs, loin de ce lieu maudit. Et je vais revenir pour te dire la seule chose que je retiens depuis le début. Tu veux savoir ? Hier, je t’aimais Romain. Aujourd’hui, je te déteste, je te déteste, je te déteste…

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 310 de Bric a Book.

On écrira nos rêves sur un morceau d’azur…

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On écrira nos rêves sur un morceau d’azur…

Ce sont les mots qui s’imposent quand je la vois. Juliette a grandi. En sortant l’autre jour, j’ai croisé son sourire de l’autre côté de la rue. Elle a grandi, si vite. La petite fille a disparu. Il reste dans ses yeux cette pointe de malice. Et puis ses mains. Elle a fait comme elle faisait avant, depuis ce jour de mars il y a trois ans, elle a pris ma main. J’ai souri.

Nos visages se sont reconnus. Ils se sont souvenus des matins gris éclairés de sa joie de vivre. Se sont imposés alors à nous tous les silences que nous ne percerons pas. Juliette ne parle pas. Juste quelques mots. Elle vit dans un monde dans lequel je passe, un monde qui n’appartient qu’à elle. Pour peu qu’on s’y intéresse, son monde nous est accessible le temps d’un trajet, le temps de la regarder être au monde, à la vie. Dans une simplicité déconcertante.

Et un jour, devenir maman

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Je le regarde rire aux éclats. J’entends mon rire qui fait écho au sien. La soirée a été calme, douce, drôle, apaisée. Nous avons pris notre temps, ce temps qui nous file trop souvent entre les doigts, ce temps que nous tentons de garder pour nous deux. Temps propice aux confidences, à l’évocation de souvenirs, temps de lecture, de câlins et de contes qui changent perpétuellement de fin.

Quand il a été couché, qu’il s’est endormi sans bronché, que je suis allée voir si tout allait bien, je me suis souvenue…

De nos débuts. Je l’ai déjà écrit ici. Certaines mères se sentent mères tout de suite, dès le petit “plus” sur le test, dès la naissance. Je ne fais pas partie de ces femmes. Je ne saurai dire aujourd’hui si notre enfant était un souhait commun, s’il découlait d’un projet de vie. Je l’ai désiré. Mais dans quelle mesure? Était-ce un désir inconscient de sauver une embarcation qui prenait l’eau de toute part? Je ne saurai le dire. Ma seule certitude c’est que mon enfant m’a sauvé la vie. J’ai conscience d’avoir eu cette chance de partir avant qu’une vie de famille ne se crée. Si j’étais restée, aurai-je eu le courage de partir? Ou aurai-je choisi le sacrifice que font beaucoup, d’une vie dépourvue d’essence, de sens, une vie de larmes et de drames? Les enfants restent encore et toujours notre meilleure excuse face à de tels choix.

A la maternité, oui j’ai ressenti quelque chose, quelque chose de fort. Je me suis sentie invincible le temps de le tenir contre moi. Puis au matin les fantômes ont ressurgi, les peurs se sont matérialisées, l’envie que tout ce scénario ne soit qu’un atroce cauchemar. Face à ma réalité, j’ai pris une claque magistrale.

J’ai tout mis en œuvre pour ne pas m’attacher à mon enfant. Aussi scandaleux que cela puisse paraitre, je ne me sentais pas d’attaque à être sa mère. Je ne voulais pas dépendre de lui pour m’en sortir. Je ne voulais pas qu’il porte ma peine, mon chagrin. Qui plus est je vivais dans la crainte omniprésente qu’on me le prenne – la justice pas si juste – son père. Et tous ces bien pensants qui me rappelaient l’épée de Damoclès au de ma tête, la menace de l’enlèvement.

Quand je suis arrivée à Paris, je l’ai laissé, soulagée, aux bons soins de mes parents. Je savais qu’avec eux il avait la sécurité affective nécessaire à son épanouissement. Je me suis longtemps dit que si je disparaissais, il serait aimé, protégé – le principal pour moi. Et j’ai souvent eu envie de disparaître. Puis nous avons vécu ensemble, avec un florilège de peurs qui ne cessait de prendre de l’ampleur:  peur d’être seule avec lui, peur de ne pas lui donner assez d’amour, peur de ne pas trouver ma place, peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur. J’avais l’impression que loin de moi il grandissait mieux.

Les premières années ont été dures. A tout points de vue. J’avais l’impression de mourir un peu chaque jour, tout en essayant de me sortir de tout ce chaos oppressant. Si bien que je n’ai jamais eu de mal, ni de le laisser à la crèche ou à l’école. J’avais plus confiance dans les autres que dans mes capacités à moi. J’avais besoin que ma vie soit réglée comme du papier à musique pour pouvoir poser un pas après l’autre. Je vivais le cœur lourd gangréné par une colère sourde que je laissais éclater une fois la porte fermée, face à lui qui n’avait rien demandé. Je m’effondrais en larmes le soir. J’étais une mère en équilibre, désorientée, une mère qui n’en pouvait plus, ne savait plus quelle direction prendre, pleine de points d’interrogation.

Je tentais toutefois, à chaque instant, un travail en profondeur, pour faire taire les démons, m’affranchir du passé, pardonner. Pour moi. Comme pour lui. Car entre temps, l’amour s’était frayé un passage. Je le lui disais d’ailleurs souvent. Je lui disais que je l’aimais et que je n’y arrivais pas tout le temps. Je lui disais mes forces et mes failles. Je me répétais que j’allais y arriver, que nous allions être heureux. Parce que c’est le choix que j’avais fait, le choix primaire du départ. J’avais choisi la vie.

Et contre toute attente les heures sont devenues plus légères. J’ai accepté de lâcher prise, de ne plus tout contrôler. J’ai accepté de le regarder pour ce qu’il était, un être unique, qui ne serait jamais moi, que j’allais juste guider sur le chemin de la vie pour qu’un jour il vole de ses propres ailes. Un jour j’ai accepté la tâche confiée, même si elle me parait rude par moments, j’ai pris conscience de mes responsabilités et le parti de me faire davantage confiance. Je me suis pardonnée me choix, mes errances, mes angoisses. J’ai accepté qu’il y en aurait d’autres. Notre relation a pris une autre dimension, plus juste, plus sereine, plus joyeuse. Il fallait en passer par là. Il fallait que nous apprenions l’un de l’autre, l’un avec l’autre. Ce cheminement aura été douloureux et salvateur.

Je suis devenue mère avec le temps, maman avec lui.

Et vous la maternité (ou la paternité), vous l’avez appréhendée comment?

Jusqu’à lui…

Mes histoires d’amour n’ont jamais été simples.

De l’amour « interdit » à l’amour « à prouver au monde entier ». De l’amour inaccessible à l’amour à sens unique.

En passant par toutes les strates de la couche d’ozone des sentiments.

Mes histoires d’amour ont toujours été compliquées, tirées par les cheveux. J’ai passé plus de temps à justifier mes choix, qu’à vivre ce qui se présentait. Je m’enflammais en moins de quelques secondes top chrono. Et pour des hommes pas faits pour moi. Qui par ailleurs trouvaient ma sensibilité puérile, mes idées naïves, mes passions sans intérêt et mes envies enfantines.

Mes histoires d’amour n’en étaient pas. Ou en étaient dépourvu.

Elles avaient un goût de besoin, de reconnaissance, d’acceptation. Elles se nourrissaient de dépendance. Elles s’embrasaient au moindre désaccord.

Mes histoires d’amour m’ont laissé sur le bord de la route, souvent épuisée, avec un bagage lourd de vides, de silences que je n’ai jamais pu, su percer, de points d’interrogation. Les hommes que j’ai croisé, aimé en étant plein.

Certaines sont nées pour mourir, au bout d’un coup de fil. D’autres ont vécu quelques heures de félicité avant d’exploser en plein vol. Certaines n’ont existé que dans mon imagination débordante.

Aucune n’a tenu la distance. Et pourtant, même à bout de souffle, je me suis battue pour redonner vie aux absences, pour que l’histoire ne s’arrête pas là. J’y ai cru même après la fin. Je ne me suis avouée vaincue qu’une fois la tête noyée dans  le chagrin.

Mes souvenirs heureux se comptent sur les doigts d’une main…

Jusqu’à lui.

Jusqu’à ce que nous saisissions l’opportunité.

Jusqu’à ce que l’amour ressemble à de l’amour. Sans condition.

Et que je le croise dans son sourire, dans son regard, dans toutes ses attentions du quotidien.

Dans tous ces moments partagés – privilégiés dans lesquels je me sens bien. Et que j’aimerai prolonger.

Jusqu’à ce que les souvenirs heureux se multiplient et deviennent autant de bases solides à l’amour qui grandit.  

Jusqu’à lui, je ne savais pas vraiment ce que signifiait aimer et être aimé(e).