Mon ange…

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Les années se suivent et chaque rentrée me ramène à ce coup de fil.

Je l’attendais depuis longtemps. Je l’attendais sans savoir quand, à quel moment de la journée il m’arracherait à tout ce que je connaissais, à mes espoirs pour toi, aux vœux que j’avais prononcé, aux souhaits égrenés dans une église en Allemagne lors d’un pèlerinage d’école. Je savais qu’un jour ce coup de fil m’annoncerait ton départ.

Et puis ce coup de fil a eu lieu. J’ai su. La sonnerie n’était pas différente. Tu souffrais juste depuis trop longtemps.

On n’apprend jamais à vivre « sans ». On vit toujours avec. Même avec le vide. Avec les souvenirs. Et parfois les questions que certains départs laissent en suspens. On vit à travers l’empreinte des pas, à travers l’écho des voix.

Tu n’es jamais loin de mes pensées. Ton sourire flotte quelque part entre ces quelques instants partagés et toutes ces lettres épinglées un temps sur le mur face à ton lit.

Sur le fil des souvenirs, les images se sont précipitées, le film de nous deux en accéléré. Premier sourire. Premiers cris. Les mots qui frappent à l’intérieur qui ne peuvent sortir. Alors la tête qui se cogne dans tout, dans les murs surtout pour dire le silence. Puis tes rires aussi. Envahissants. Et tes larmes. Criantes d’une vérité que je n’avais pas le pouvoir de changer. Chez toi. Avant là-bas. Les murs gris, d’autres cris, des verrous comme dans les prisons. La vie avant la nuit.

Avec ma sensibilité exacerbée et mes envies de sauver le monde, je suis devenue ta marraine à treize ans à peine. J’avais le cœur plein de rêves, de ceux qui ne réalisent pas. Je rêvais d’un miracle. Il a eu lieu avant que tout n’explose. Et que ton petit corps tremblant vomisse tripes et boyaux – un appel au secours auquel je ne pouvais pas répondre.

Deux enfants embarqués dans une aventure dont personne n’a saisi l’envergure. Je voulais pouvoir tant te donner. Mon amour se lisait à la mesure des vœux énoncés, des cierges allumés portés par des prières sincères. Ca n’a pas suffi à te maintenir en vie.

Ta dernière nuit avant ton envol. Je suis restée avec mes larmes. Je m’en suis un peu voulue de ne pas avoir pu, su, profiter de toi, de t’avoir donné si peu, de t’avoir aimé de si loin. Puis j’ai su que là-haut tu étais bien, bien entouré, à l’aise. Tu flottes entre les nuages. Il n’y a plus de coups dans mes souvenirs, juste ton sourire et de la poésie dans les gouttes de pluie.

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Le temps des mots doux

J’ai écrit la nuit, noire et terrible, la peur qui saisit et saccage tout sur son passage. J’ai écrit l’orage et les cœurs qui tremblent, la menace qui plane, les heures éphémères. J’ai écrit l’âme tourmentée, attentive au moindre mouvement inconnu, prêt à me faire chavirer. J’ai écrit le silence qui glace, le mépris déstabilisant. J’ai écrit les tripes en vrac, le corps brisé de partout, plaies à vif.

J’ai écrit le chagrin, les larmes au fond des yeux et mes yeux sans vie. J’ai écrit les blessures sourdes, le ventre lourd de tant de promesses inconfortables. J’ai écrit l’envie d’en finir, de m’éteindre dans la nuit, les nuits solitaires, les minutes incendiaires. J’ai écrit quand mon corps ne me portait plus, quand mon cœur ne vibrait plus.

J’ai écrit le chemin, la peur de demain, les matins remplis de cris. J’ai écrit les secondes qui changent le cours du destin. J’ai écrit les maux, les souvenirs attachés à la surface de ma peau. J’ai écrit la honte, le corps qui se livre, sans plaisir, qui encaisse. J’ai écrit le corps qui se meure, les nuits morcelées, l’angoisse du vide

J’ai écrit l’espoir sans espoir. J’ai écrit le pire.

Une page se tourne.

Les heures sont devenues souples, aériennes. Le temps est venu d’écrire la vie dans toute sa splendeur, dans ce qu’elle a de meilleur à offrir, les mots doux, la pluie qui tombe et fait des ricochets sur l’asphalte brillant, le goût sucré des baisers, le désir à l’orée de la cambrure de mes reins, les attentions, le partage, l’écoute bienveillante, les regards fiévreux, les pieds nus dans l’herbe fraiche, les nuits à ébaucher les contours d’un nouveau monde. Le temps est venu d’écrire chaque instant, de vivre intensément, d’aimer passionnément, de donner sans compter, de partager le vrai, l’authentique, d’oser, d’y croire…

Clap de fin: Sur le chemin…

Une histoire s’écrit chaque jour entre le monde et nous, entre nos histoires communes. Histoires de cœur, de corps. Histoires de peaux, de rêves. Histoires d’amour ou d’amitié.

Chaque jour donne un sens à notre existence et chaque jour nous demande de dépasser blessures et regrets. Chaque jour, nous avançons sur le chemin, parfois pavé, parfois de traverse. Nous posons un pied après l’autre, le pas tantôt sûr, tantôt incertain. Nous regardons parfois en arrière, histoire de nous rassurer. Le chemin est tortueux, couvert de ronces et de racines. Il faut mieux continuer, aller de l’avant, poser les yeux sur la pointe de la montagne plutôt que de redescendre en chute libre. Chaque jour nous espérons en des lendemains plus cléments, nous regardons la lumière prendre de l’intensité, nos yeux se déshabituent doucement de la pénombre, prennent leurs aises avec la clarté. Chaque jour nous construisons à notre rythme sur des bases de plus en plus solides. Le tout n’est pas de savoir si nous faisons bien. Nous tomberons peut-être encore en chemin. Le tout est d’avancer en direction de notre destin. Et d’y croire avec tout notre cœur et toute notre âme.

Notre histoire c’est d’être vivants. Tout simplement.

Le dernier jour

Il allait arriver forcément, ce dernier jour, celui des aurevoir, celui qui synthétise, qui se gonfle de souvenirs, qui se souvient des instants partagés, rêves, rires, larmes parfois. Il a pris son temps, il nous a laissé de la marge, histoire qu’on s’habitue. Ce dernier jour est rempli de mots, de messages, de signes de la main. Il s’écrit joliment, dans la douceur, mais se trouve inévitablement rempli de nostalgie, d’images qu’on tente de graver dans nos mémoires fatiguées.

Il est là, tout chose, ce dernier jour qui nous pousse vers la sortie, qui nous oblige à faire un bilan. Ce dernier sera serein, les mauvais jours oubliés, les meilleurs moments retenus comme autant de sourires à contempler.

Dernier jour avant l’éternel recommencement des saisons, le grand saut estival.

Ce dernier jour d’école m’aura un peu chamboulée. L’année semble être passée si vite. Le petit homme que je laissais en pleurs le matin fonce désormais dans sa classe, sans un regard en arrière. Inimaginable hier. Rassurant aujourd’hui. Les grandes vacances nous disent bonjour. Le bord de mer l’attend. Quant à moi, je vais profiter de ce temps en solitaire, si rare, avant de le rejoindre pour cette pause tant attendue tout au long de l’année, ces trois semaines hors du temps et loin de tout qui me ressourcent et gonflent mon cœur de projets.

Dernier jour pour moi, ici, aussi. L’Atmosphérique a 4 ans jour pour jour. En Juillet 2013, je commençais à partager mes espoirs et déboires avec vous. Quatre ans d’une belle complicité qui a grandi au fil de vos lectures et de nos partages. Quatre ans et quelques pauses, quelques envies d’aller voir ailleurs, quelques tentatives avortées et beaucoup d’amour et d’amitié.

Dernier jour pour vous dire Merci et Bonnes vacances pour les chanceux. L’été est chargé de promesses. Gardez les yeux ouverts…

Sisters

Elle marche près de sa sœur, le bras passé sous son bras, la tête penchée vers celle de sa sœur. Une belle image que rien ne peut troubler. Elles se racontent sûrement des histoires de petites filles. Elles sautillent par moments, prises d’un fou rire hors du commun. Elles s’agrippent l’une à l’autre, froissant leurs robes en liberty. Qu’importe. Elles tournent parfois la tête pour voir si leur nounou les suit bien. Et quand elles saisissent son clin d’œil, elles retournent à leur petite vie bien faite.

Elles dessinent leurs rêves sur le sable de la plage, se jurant fidélité pour toute la vie. La vie les a bringuebalées, les a séparées, puis les a réunies. La vie leur a fait faux bond, les a couvertes de tendresse et a fait couler leurs jolis yeux bleus. La vie semble les avoir épargnées, les avoir protégées des chagrins les plus atroces, ceux qui résistent au temps. La vie les a opposées, les a arrachées à leurs certitudes. La vie les a contraintes à trouver de nouveaux repères, à partir sur de nouveaux chemins, à tenter des expériences, à vivre de splendides victoires et des échecs qui les ont laissées un peu perdues. C’est très long et parfois si court une vie.

Les albums ont perdu de leur éclat. Les photos reflètent un temps qui ne sera plus. Il ne reste que des souvenirs de ces années passées, de ces époques un peu oubliées. Il y a bien encore quelque jouets qui se disputent l’espace, quelques poupées qui se lanceraient bien dans une mise en scène de théâtre pour sortir de leur léthargie. Il y a bien quelques peluches emballées soigneusement qui attendent qu’un enfant les trouve et les adopte. Il y a bien des bibelots qui auraient quelque chose à raconter, des secrets à dévoiler. Il y a bien quelques livres posés sur une étagère, annotés. Et des cartes postales dans une grande boîte, signées de personnes que l’on ne connait plus.

Le temps passe et gagne du terrain, comme la tempête qui emporte tout sur son passage. S’il n’y a qu’une chose qui tient, c’est la main de sa sœur dans la sienne, épaule contre épaule. Elles font presque la même taille aujourd’hui. Elles regardent dans la même direction la vie qui s’en va. Elles repensent à hier, avec une pointe de nostalgie. Elles voudraient le temps d’une promenade retrouver leur innocence. Elles se contentent de savourer l’instant présent et d’éclater de rire, comme avant.

Sous ses doigts

Sous ses doigts, le grain de ta peau. Il te touche doucement. Il laisse courir ses rêves sur les rides naissantes au creux de tes paupières, à la commissure de tes lèvres, soulignées d’un trait rose. Il regarde ton corps se soulever sous l’impulsion de ta respiration. Il ferme les yeux, pour s’imprégner de cette image, de cet instant volé aux années, qui s’égrènent à une vitesse vertigineuse.

Il ne sait plus pourquoi c’est lui que tu as choisi. Il se souvient d’un sourire, de trémolos dans la voix. Il se souvent de ta main posée sur la rambarde, de ta robe aux couleurs chaudes. Il se souvient du premier son, de ta première tentative échouée. Il se souvient de son rire à lui, de sa démarche de plaisantin. Il n’a plus la mémoire des chiffres. Il n’a plus la mémoire des noms. Il n’a que des visages qui se pressent dans sa tête et jouent avec sa mémoire de vieillard.

L’autre, il avait ton âge, il aimait les femmes. Il aimait sûrement trop les femmes pour te rendre heureuse.

Lui, il avait deux fois ton âge, il aimait les femmes. Il les aimait comme un père, un guérisseur. Il aimait leur grâce, quand l’autre ne jurait que par leurs courbes. Il aimait leur fragilité, quand l’autre ne regardait que la façon dont elles marchaient sur les pavés, dont elles se déhanchaient pour éviter les trous dans le bitume. Il appréciait leur courage quand l’autre ne rêvait que de leur corps nu sous les voiles.

L’autre, il t’a fait voyager avec des mots, il a pris possession de ton esprit, il t’a susurré des mots délicieux au creux de l’oreille. Mais tu ne l’as pas cru. Tu as tourné la tête sur le côté. Tes cheveux se sont emmêlés les pinceaux. Tu t’es levée dans un brouillard de cigarette. Tes pieds ont fait des ricochets sur les marches raides de Montmartre. Tu as dépassé la silhouette rigide, fière, moqueuse de l’autre. Tu t’es arrêtée en bas des marches et tu as ouvert grand tes bras pour accueillir son cœur à lui.

Au milieu, il y a toi

Je pense à toi mon fils aujourd’hui, à nos problèmes de grands, à ton insouciance d’enfant. J’ai entre les mains une bombe, un manuscrit de près de 200 pages qui parle de nous, ton papa et moi, beaucoup et de toi, un peu. Ai-je le droit de déballer tout au reste du monde comme ça, en un claquement de doigts? Ai-je le droit d’étaler mon intimité au grand jour?

En me relisant j’ai l’impression d’assister à un règlement de comptes, grandeur nature.  Je brosse un portrait de lui très noir, un portrait de moi pas sensationnel. Si je l’ai aimé c’était pour les mauvaises raisons. Est-ce qu’il m’a aimée? Je n’en sais rien. J’ai opté pour “oui” puisque j’ai le choix. Un peu au moins.

Je me rends compte avec le recul que j’ai trouvé ce que je cherchais en écrivant ces lignes, ces pages. N’était-ce pas le but?

Que reste t-il à dire? N’aurais-je pas mieux fait de parler d’après, de cette renaissance, de ce retour à la vie? Mais comment le dire sans parler du pire?

Je pense à toi mon fils, à ces non-dits que je refuse, ces maux que je ne tairais pas – les secrets familiaux, je n’en suis pas friande. Pour autant, il y a des souvenirs qui n’appartiennent qu’à moi.

Pendant trente ans j’ai porté ma mère,  le poids de son enfance traumatisante. Je ne veux pas que tu te retrouves à ma place, à porter l’histoire qui t’a créé à bout de bras. Toi et moi nous méritons mieux que ça.

Vers la lumière, pour le meilleur!

Décidément ce manuscrit aura fait couler de l’encre. Relu, presque finalisé. Et les doutes reviennent. Je crois que j’arrive au bout.

Je suis tellement loin de la femme que j’étais à l’époque.

J’ai l’impression de replonger à chaque fois. Dans les souvenirs. Dans la peur. Dans le noir. Alors que tout autour de moi la lumière brille, que les souvenirs sont à nouveau joyeux et vrais.

Un coup de pouce amical m’a mise face à l’autre étape de l’écriture. La publication. Le partage au reste du Monde.

Je ne suis pas certaine d’être prête, pas sûre de le vouloir vraiment ce grand déballage de printemps.

Je prends l’excuse de mon fils. Mais il n’y a pas que ça. Il y a moi aussi, moi qui en ai marre de ressasser le passé, de décortiquer l’histoire, de parler de tout ça, de justifier mes choix. Je ne suis pas certaine de pouvoir répondre aux questions. Je ne suis même pas certaine du pouvoir de mes mots pour aider les autres. On n’aide pas en écrivant. On montre juste la réalité. Dans la tête du lecteur c’est autre chose. J’ai passé des mois à me conforter dans l’idée que ce que je vivais ce n’était rien de grave.

L’impulsion du départ ne peut venir que de soi, d’une intuition, d’un trop plein. Je crois que personne ne peut aider l’autre à s’en sortir sans son consentement. Ce serait tellement simple. Il faut une prise de conscience. Elle ne vient que de l’intérieur, jamais des autres.

A quoi cela sert-il donc ?

A part me maintenir prisonnière d’un passé dépassé.

A part montrer le pire d’un homme qui est, que je le veuille ou non, le père de mon fils.

En relisant le manuscrit je me rends compte qu’il y a beaucoup de pages sur ma descente aux enfers et si peu sur ma renaissance, ma reconstruction. Je ne sais même pas comment je me suis reconstruite. Ca s’est fait pas à pas. Chaque jour, avancer, prendre confiance. Chaque jour se donner des objectifs. Chaque jour grandir et se battre. Je sais juste dire qu’on s’en sort, plus fort, que la vie gagne au final. Comme toujours.

Le tout était que je comprenne pourquoi, comment. J’ai compris. Que reste t-il après ça?

Aujourd’hui j’ai envie de regarder vers l’avant, riche de mes expériences et de mes choix de vie, riche des bas qui m’ont menée vers le haut, riche des merveilles du jour.

Il reste un ou deux chapitres en suspens. Vais-je les écrire ? Ou bien laisser sagement ce manuscrit de côté, un rappel de tout ce que j’ai dépassé, de toutes mes victoires au creux des heures de chaos féroces, un rappel du chemin parcouru.

Ca tourne!

Le manège au centre. Premier arrêt le temps que chacun choisisse sa place. Doucement le manège démarre. Il prend de la vitesse. Il tourne et nous tournons avec lui. Nos souvenirs d’enfance ressurgissent. Comme dans un tourbillon, nous nous glissons jusqu’à en avoir le tournis. Explosion de sensations et d’émotions.

Photo – Robert Doisneau