Sous ses doigts

Sous ses doigts, le grain de ta peau. Il te touche doucement. Il laisse courir ses rêves sur les rides naissantes au creux de tes paupières, à la commissure de tes lèvres, soulignées d’un trait rose. Il regarde ton corps se soulever sous l’impulsion de ta respiration. Il ferme les yeux, pour s’imprégner de cette image, de cet instant volé aux années, qui s’égrènent à une vitesse vertigineuse.

Il ne sait plus pourquoi c’est lui que tu as choisi. Il se souvient d’un sourire, de trémolos dans la voix. Il se souvent de ta main posée sur la rambarde, de ta robe aux couleurs chaudes. Il se souvient du premier son, de ta première tentative échouée. Il se souvient de son rire à lui, de sa démarche de plaisantin. Il n’a plus la mémoire des chiffres. Il n’a plus la mémoire des noms. Il n’a que des visages qui se pressent dans sa tête et jouent avec sa mémoire de vieillard.

L’autre, il avait ton âge, il aimait les femmes. Il aimait sûrement trop les femmes pour te rendre heureuse.

Lui, il avait deux fois ton âge, il aimait les femmes. Il les aimait comme un père, un guérisseur. Il aimait leur grâce, quand l’autre ne jurait que par leurs courbes. Il aimait leur fragilité, quand l’autre ne regardait que la façon dont elles marchaient sur les pavés, dont elles se déhanchaient pour éviter les trous dans le bitume. Il appréciait leur courage quand l’autre ne rêvait que de leur corps nu sous les voiles.

L’autre, il t’a fait voyager avec des mots, il a pris possession de ton esprit, il t’a susurré des mots délicieux au creux de l’oreille. Mais tu ne l’as pas cru. Tu as tourné la tête sur le côté. Tes cheveux se sont emmêlés les pinceaux. Tu t’es levée dans un brouillard de cigarette. Tes pieds ont fait des ricochets sur les marches raides de Montmartre. Tu as dépassé la silhouette rigide, fière, moqueuse de l’autre. Tu t’es arrêtée en bas des marches et tu as ouvert grand tes bras pour accueillir son cœur à lui.

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Dans le Paris des années 20

Elle porte des souliers vernis, sur un collant ocre, à talons fins. Elle monte les marches du métro avec sa vilaine valise à roulette. Elle traîne sa peine dans les rues de Paris, telle une égérie des années 20. On dirait qu’elle s’est perdue dans la course folle du temps. Elle s’est trompée de saison. Elle regarde autour d’elle, mi- émerveillée, mi- apeurée. Elle ne sait pas où elle se trouve, ni où elle va.

Elle semble attendre quelqu’un. Je la regarde de loin. J’étudie ses gestes et la souplesse de sa jupe, une jupe marron aux reflets bruns. J’aime la forme mais la couleur me déplait, trop sombre à mon goût. J’admire la facilité avec laquelle elle attend sans broncher, le regard perdu dans le vide, la main sur son sac, les jambes droites. Elle jette un coup d’œil à sa montre. Je souris. L’étranger qu’elle attend n’est toujours pas là. Elle fixe maintenant un point au loin.

La nuit tombe et le froid s’engouffre sous son manteau. Elle referme les pans sur ses doutes. Je voudrai la saisir par le bras et l’emmener loin de cette place qui se vide, l’entraîner dans une course folle vers les rues animées de Montmartre, coin de Paris dans lequel elle se plairait bien.

Dans quelques instants il me faudra partir, m’engouffrer dans le bus et la laisser derrière moi, ombre surnaturelle dans un univers en papier glacé. Le ciel se teinte de nuages sombres. Je ne voudrai pas que la pluie la surprenne. Si j’avais été peintre, j’aurai dessiné cette belle étrangère aux joues creuses et au regard d’ange, avant de m’éclipser sur la pointe des pieds. Mais je n’ai que mes yeux pour retenir son image de beauté éphémère.

Elle regarde à nouveau sa montre.

Clap.

Son visage change d’expression, elle retire ses talons. Elle se déleste de son sac en cuir, qu’elle pose avec nonchalance sur le bitume mouillé. Elle allume une cigarette.

Clap.

La scène est terminée. Chacun rentre chez soi. Le nez collé à la fenêtre du bus, je cherche désespérément des yeux l’image de la femme admirée quelques minutes auparavant. Elle n’est plus. Les années 20 appartiennent bel et bien au passé.

Sur un fil

Elle pose son linge sur le balcon. Elle ajuste son foulard sur sa tête. Les enfants jouent déjà dans la rue en contrebas. Leurs cris la rassurent, même si parfois son cœur se serre à l’idée que la route leur arrache leur joie de vivre.

Elle suspend son linge sur un fil. Des robes de couleurs et des pyjamas. Elle regarde au loin le fleuve qui navigue et embarque avec lui quelques pêcheurs solitaires. La chaleur arrive. Elle attend un peu, juste quelques secondes encore.

Elle profite du jour. Dans quelques heures il fera trop chaud pour sortir.

Filles de la nuit

Fille du soir

Sur le trottoir

Ses déboires

En bandoulière

Et l’espoir

Dans ses veines

Devient traces

Sur sa peau blême

Cicatrices que l’on se traine

Dans la nuit

Verre brisé

Regard perdu

Le folie glisse

Ses doigts

Sous sa jupe noire

Elle dérape

Le silence la rattrape

Elle oublie

Les mains moites

Ferme les yeux

Face à la nuit

L’âme se nourrit

De rêves inventés

Douceurs sucrées

Couvrir son corps

Et s’endormir

Au fond du cœur

Le sang transit oublie

L’atroce réalité

Du destin des filles de la nuit.

Les hommes de ma vie

Je les ai aimés. Mal aimés. Je les ai aimés passionnément avec la peur omniprésente de les perdre. Je les ai perdus. Et tant mieux. Je les ai aimés avec toute la fougue de mes vingt ans puis toute la folie de mes trente. Je les ai aimés en me reniant complètement. Je les ai aimés en les faisant passer avant moi, en changeant mes idées, en ignorant leurs faux-pas, subjuguée à l’idée que de tels hommes aient pu poser les yeux sur moi. Je les ai aimés avec fougue, le cœur émietté. Je les ai laissés jouer avec mon cœur, avec mes sentiments tous neufs, avec mes idéaux fragiles.

Nous n’avions souvent rien en commun. Nous avons créé des souvenirs, certains doux, de ceux dont on parle parfois entre amies quand on se souvient du passé avec nostalgie, d’autres trop tristes pour être évoqués, même sur le ton de la plaisanterie.

J’éprouve une certaine tendresse pour certains de ces hommes, ceux qui sont partis, en déposant un bouquet près de mon lit, ceux dont les photos parlent encore de ce qui n’est plus mais fut, charmant, gracieux, joyeux, plein d’honnêtes sentiments.

Je remercie chacun d’eux pour m’avoir faire comprendre une chose essentielle, une chose à côté de laquelle je serai passée s’ils n’avaient pas été là, la relation la plus importante de toute ma vie.

Loin d’eux commence alors la rencontre que j’ai trop longtemps retardée, par crainte de devoir me regarder en face, par peur de faire face à mes démons. La seule véritable rencontre qui a de l’importance ne les inclut pas, juste le temps que je me sente enfin en paix avec moi.

Au coeur des femmes du Monde #6

De ta chambre donnant sur la cour, tu vois défiler des ombres, des femmes enveloppées de noir, presque des fantômes.  Tu pourras crier de toutes tes forces, rien ne changera. Ce soir tu te maries, l’homme tu ne le connais pas. Ni couteau, ni corde pour mettre fin au calvaire que te promets cette nouvelle vie. Le drap  taché de sang te protège. Les vieilles sont venues dans la chambre à coucher avec leurs gris-gris – Tu auras un garçon, tu vivras vielle.

Au coeur des femmes du Monde #5

Geste machinal. Elle ne vomit plus comme avant. Elle est habituée. Combien de vies a-t-elle arrachées aux corps trop jeunes d’adolescentes pétrifiées ? Elle leur parle, essaye d’apaiser leur chagrin, de leur dire qu’un jour elles pourront à nouveau donner la vie. Quelques fois elle ne comprend pas pourquoi – A leur âge, elle jouait encore à la poupée!

Au coeur des femmes du Monde #4

Il n’y pas eu de cri. Elle a poussé, fort et tout s’est agité autour d’elle. Les lumières de la salle d’opération sont devenues plus blanches. Allongée sur son lit, elle se demande pourquoi. Un ange passe et dépose un baiser sur son front. Un frisson. La terre tourne mal. Une raison à sa peine, une réponse à sa  douleur – qui peut savoir ?

Au coeur des femmes du Monde #3

Sous la douche. Tu ne comptes pas les heures. Tu frottes encore et encore. Sale jusqu’au bout des ongles, celui qui a fait ça devait savoir que tu ne valais rien. Tu frottes encore et encore. Ta peau est rouge. Un peu de sang qui coule sur le carreau blanc. Et toutes ces larmes qui ne servent à rien, toutes ces nuits qui ne changent rien.