Sisters

Elle marche près de sa sœur, le bras passé sous son bras, la tête penchée vers celle de sa sœur. Une belle image que rien ne peut troubler. Elles se racontent sûrement des histoires de petites filles. Elles sautillent par moments, prises d’un fou rire hors du commun. Elles s’agrippent l’une à l’autre, froissant leurs robes en liberty. Qu’importe. Elles tournent parfois la tête pour voir si leur nounou les suit bien. Et quand elles saisissent son clin d’œil, elles retournent à leur petite vie bien faite.

Elles dessinent leurs rêves sur le sable de la plage, se jurant fidélité pour toute la vie. La vie les a bringuebalées, les a séparées, puis les a réunies. La vie leur a fait faux bond, les a couvertes de tendresse et a fait couler leurs jolis yeux bleus. La vie semble les avoir épargnées, les avoir protégées des chagrins les plus atroces, ceux qui résistent au temps. La vie les a opposées, les a arrachées à leurs certitudes. La vie les a contraintes à trouver de nouveaux repères, à partir sur de nouveaux chemins, à tenter des expériences, à vivre de splendides victoires et des échecs qui les ont laissées un peu perdues. C’est très long et parfois si court une vie.

Les albums ont perdu de leur éclat. Les photos reflètent un temps qui ne sera plus. Il ne reste que des souvenirs de ces années passées, de ces époques un peu oubliées. Il y a bien encore quelque jouets qui se disputent l’espace, quelques poupées qui se lanceraient bien dans une mise en scène de théâtre pour sortir de leur léthargie. Il y a bien quelques peluches emballées soigneusement qui attendent qu’un enfant les trouve et les adopte. Il y a bien des bibelots qui auraient quelque chose à raconter, des secrets à dévoiler. Il y a bien quelques livres posés sur une étagère, annotés. Et des cartes postales dans une grande boîte, signées de personnes que l’on ne connait plus.

Le temps passe et gagne du terrain, comme la tempête qui emporte tout sur son passage. S’il n’y a qu’une chose qui tient, c’est la main de sa sœur dans la sienne, épaule contre épaule. Elles font presque la même taille aujourd’hui. Elles regardent dans la même direction la vie qui s’en va. Elles repensent à hier, avec une pointe de nostalgie. Elles voudraient le temps d’une promenade retrouver leur innocence. Elles se contentent de savourer l’instant présent et d’éclater de rire, comme avant.

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Moment de solitude

La foule. Un regard circulaire. Posé. Tenter de repérer une couleur, un sourire, une coupe de cheveux. Rien. Refaire le chemin en arrière. Toujours de loin. Doucement la panique s’installe. Les secondes prennent des allures d’éternité. Une douleur sourde monte, grignote doucement l’intérieur de nos entrailles. Les pulsations de notre cœur s’accélèrent. La peur gagne chaque parcelle de notre être. Rester calme, maître de soi quand tout tourne autour comme un manège sans frein. Nos yeux ne voient plus. Ou réalisent. L’enfant n’est pas là. Pas dans la foule compacte. Il n’est plus là. Le pire se bouscule à la porte de nos émotions. Tenter de maintenir le cap, de ne pas faillir. Puis au milieu de la foule, comme une lumière jaillie de nulle part, l’enfant tenu par d’autres mains se fraye un chemin. On s’entend bafouiller un « merci » qui dit pourtant toute la reconnaissance qu’on ressent face à la personne qui nous tend le fruit de nos entrailles, le visage baigné de larmes. On se serre fort. On ne dit rien. On remercie le ciel pour ce dénouement heureux, ces minutes suspendues face à un drame impensable. Et puis on prend sur soi. Ne pas laisser l’enfant prisonnier de nos craintes. Le rendre à la foule qui l’attire, à l’enfance insouciante.

Bombe à retardement

Elle se tient là, dans un recoin, invisible à l’œil nu. Elle se tient là, à deux pieds de toi, fougueuse, douteuse, impétueuse.

Son tic-tac est lent. Il est presque inaudible. Le cœur de la machine s’emballe parfois. Le tempo se fait plus lourd. On pourrait croire que le compte à rebours est lancé. Puis à nouveau le silence. Intense. Pesant.

La machine a été conçue de toutes pièces par l’inconscient des hommes. Elle a été façonnée par leurs doutes, leurs souhaits, par l’envie de plus d’argent, par l’appât du pouvoir, par l’inconnu du lendemain qui empêche de reprendre son souffle, par cette envie omniprésence de tout changer sans jamais arriver à le faire.

Elle éclatera ou pas. Dans quelques heures, quelques jours ou quelques mois. Cela fait déjà plusieurs années qu’elle est à nos côtés, qu’elle attend le moment propice pour faire son travail, pour accomplir son œuvre.

Saccagera-t-elle tout sur son passage ? Ou bien laissera-t-elle derrière elle des vies gâchées, des corps amputés, des âmes vidées de leur substance, des cadavres de nous, de vous ?

Se déclenchera t’elle en pleine nuit, en mode silencieux, pour n’effrayer personne ? Sans bruit, seul le chaos qui suivra pourra nous renseigner sur l’impact de sa folie. Ou alors en plein jour, au milieu de notre quotidien bien tranquille, par esprit de vengeance ?

Ou peut-être qu’une personne bien intentionnée la désamorcera avant qu’il ne soit trop tard, avant que nos vies ne volent une nouvelle fois en éclats ? Il faudra qu’elle sache y faire, qu’elle mesure ses pas, qu’elle fasse preuve de tact et de délicatesse. Il faudra qu’elle s’approche d’elle sans faire de bruit, sans faire trembler le sol, sûre d’elle.

Une valise sur le pas de la porte. Un mot de trop. Un geste habituel. Une dispute qui tourne mal. Des fleurs piétinées. Un rien peut l’activer. Et c’est la fin.

Elle se tient là, dans un recoin, invisible à l’œil nu. Elle attend son heure. Et le monde continue à tourner comme si de rien n’était.

Sans pitié

J’ai relu les mots, le début de nous, de ce nous à partager, pour lui, pour les autres. Inspirer d’autres femmes à oser ce pas vers l’inconnu, pour des lendemains sereins, plus équilibrés, en harmonie avec leur être tout entier.  J’ai longtemps voulu te protéger, en me laissant quelques torts, trop. Je serais sans pitié. Mes mots seront lourds et durs. Tu peux les encaisser. Tu n’es pas cette petite chose fragile comme tu voudrais me le faire penser. Chacun ses responsabilités.