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La prière de Lisa

Karl Fredrickson

L’eau sur son front pour conjurer le sort, offrir le paradis, si…

Le cri de Manon dans son berceau ne ressemble pas à celui de tous les nouveaux nés. La panique saisit Lisa.
Lisa prie, en pleine lumière, Lisa prie le jour, la nuit. Lisa prie pour comprendre. Lisa prie, le regard tourné vers les vitraux colorées. Un peu de répit.
Puis Lisa repart, le cœur remplit d’une dose d’espoir.
Manon est quelque part entre ici et ailleurs. Reviendra t’elle? Lisa veut y croire. Lisa veut plus de certitudes, moins de couloirs.
Manon se bat sûrement. Dans sa bulle, reliée à l’impensable, elle enchaine les heures. Dans un silence monastique.
Alors Lisa prie encore et encore, scande des prières face aux lumières. Sa foi comme un bouclier l’empêche de sombrer.
Manon s’en va. Doucement. Sans faire de bruit.
Un morceau d’histoire qui n’accroche pas. Seule Lisa se bat.

L’huile sur son front pour contrer le destin, elle est trop petite pour ça…

Manon ne reviendra pas. Elle repose sous un petit carré blanc dans la terre.
Quelques jours pour que la vie se taise à jamais.
Lisa prie. Par habitude. L’église est si jolie. Elle s’y sent à l’abri.

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture de Bric A Book

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L’enfant qui ne naîtra pas

© Everton Vila

Je suis partie à travers champs cueillir la vie. Celle qui battait hier encore à l’intérieur de moi. Je la cherche au milieu de nulle part. Je guette dans le vent le bruit de ses pas.

Je suis partie le nez au vent, le cœur gros. Il a dit non. Un enfant, c’est suffisant. Je ne sais pas crier. Alors je pars dans la campagne, je cueille des fleurs pour apaiser le chagrin qui enfle.

Je suis partie sans destination, le cœur à l’abandon. L’enfant a pleuré, un peu. Je l’ai consolé. Juste quelques minutes pour moi, pour me vider. Avec pour seul témoin la nature, celle qui soigne tant de blessures.

Je suis partie, mon sourire envolé, des larmes de pluie sur mes joues rosées. Et ces fleurs contre mon cœur pour me réconforter.

Il danse autour de moi l’enfant qui ne naîtra pas.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 331 de Bric A Book. Et en pensant à une personne que j’aime très fort. 

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C’est comme ça!

© Edan Cohen

Pourquoi les poulets de Madame Germaine marchent pas droit ? Pourquoi Oreste il n’a pas son papa ? Pourquoi les nuages pleurent ? Pourquoi la maitresse elle a pas d’enfant ? Pourquoi il y a une croix blanche au fond du jardin ? Pourquoi le curé il nous regarde toujours de travers ? Pourquoi la maman d’Elsa elle vient jamais la chercher à l’école ?

« C’est comme ça ».

Tout était « comme ça » chez nous. Ou bien interdit. Papa parlait peu. Mémé parlait pas. On ne savait pas non plus pourquoi. On ne savait rien. Maman scandait ses « c’est comme ça » à longueur de journée. Je crois qu’on l’énervait à poser plein de questions. Elle secouait la tête dans tous les sens et nous envoyait dans le jardin, quand on dépassait les deux pourquoi dans la même minute. Il faut dire que nous, on était curieuses. Trop sûrement.

On avait déjà surpris le mari de Madame Germaine qui revenait de la messe et qui marchait aussi peu droit que ses poulets. On n’avait rien dit.  Et on avait entendu la maitresse confier au curé qu’elle était stérile. Même pas la peine de demander la signification de ce mot. Un jour, Émilie avait tenté sa chance, avec autre chose qu’un pourquoi. « Dis maman ça veut dire quoi être cocu ? ». Elle s’était pris une claque magistrale.

On ne voulait pas grand-chose, juste savoir ce qui se cachait au-delà des murs de pierre. On voulait aller plus loin que le village et les champs de blé. Pousser la porte. Découvrir le monde. L’interdit nous passionnait.  « C’est comme ça » nous paraissait réducteur. Alors un matin, Émilie et moi, nous avons pris notre courage à deux mains et nous avons poussé la lourde porte de derrière, celle qui donne sur la ruelle. Quand on passait pour aller au marché avec maman, elle nous poussait sur le côté, comme si l’endroit était maudit. D’ailleurs elle se signait toujours. Et nous aussi, par habitude.

Ce jour-là, dans la pénombre du jour qui pointe, c’est pleines d’excitation et d’appréhension mêlées que nous nous sommes aventurées au-delà des limites imposées. Finis les “c’est comme ça”, nous allions enfin obtenir les réponses à nos “pourquoi”?

Ce texte est ma participation à l’atelier 327 de Bric A Book.

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Loin d’elle

© Arthur Humeau

Qu’avait-elle dit déjà ?

Rien. Ou si que c’était terminé, c’est ça. Plus de sentiments. L’amour envolé. Ou bien un autre. Avait-elle mentionné un autre homme ? Et l’amour nouveau, embrassé. Peut-être.

A quoi bon se souvenir, puisque de toute façon, elle avait dit la fin. Et la fin ça se vit  dans le silence tragique de l’après. Ça n’a pas d’autre consistance que le vide. Une fin ne construit rien, elle ne se discute pas. Elle s’insinue en nous et il faut gérer.

Je voudrais ne plus penser, ne plus me souvenir. Je voudrais que son visage disparaisse entre deux stations ou presque, qu’il ne reste plus rien de sa bouche surlignée de rouge, de ses cils noirs recourbés, de ses mains gantées de crème aromatisée à la rose, de la mélodie sensuelle de son buste calé contre le mien.

Immobile au milieu de la foule compacte de l’heure de pointe, je me sens comme un fou perdu dans le bain de la vie, fou d’y avoir cru, fou de m’être laissé emporter par la vague bleue de ses yeux.

Je veux oublier. Tout. Me perdre quelque part dans un univers où la mémoire me quitterait pour me laisser guérir en paix. Un endroit loin du monde, de sa course, de son chaos. Loin de tout ce qui me rappelle. Elle.

Pourtant c’est le monde qui me tient, ce matin, dans cette rame bondée. Il me sert de tuteur, m’aide à rester debout, alors qu’à l’intérieur tout expose, les écrous sautent, les joints se brisent, la machine s’emballe et le cœur se dévisse.

Je suis là sans être. Je respire tout juste. En pilote automatique, je dérive, le regard braqué sur l’absente.

Ce texte est ma participation à l’atelier 325 de Bric A Book

 

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Le bruit du silence

© Sabine Faulmeyer

Le plus assourdissant c’était le silence. Il ne restait rien dans la cour à part un jouet d’enfant. Juste ça. Et des rires imaginés, qui glaçaient le sang davantage. Même pas de larmes. Juste un cri sourd. Juste le silence lourd.

Et des regards. Des regards qui disaient tout ce que les voix ne pouvaient pas. Oui juste ça, des regards froids et perdus. Des regards sclérosés par la chute, violente, rude. Regards vides qui déversaient leur mal être sur le bitume.

Et des yeux attirés vers ce jouet, dernier vestige de l’innocence trahit, d’une justice qui se donnait des airs de grands. Des promesses en équilibre. Juste ça.

Combien de paroles tues pour en arriver là? Combien de témoignages bradés? Combien de drames relégués dans des cartons au grenier? Combien de fantômes? Combien de vies, de destins? Combien de “rien” pour devenir complices de ce drame intime?

Ce texte a été écrit dans le cadre de latelier 324 de Bric A Book

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Imbroglio artistique

© Steve Ramon

Des lignes.
Un alignement de lignes.
Des lignes en provenance. En partance.
Un imbroglio de lignes venant de je ne sais-où. Allant je ne sais-où.

Il se trouvait devant ces lignes, alignées et pourtant indisciplinées.
Il regardait cet enchevêtrement de lignes agencées selon un ordre propre, celui de l’artiste.

Avait-il pensé ces lignes? Avait-il voulu les cases? Ou bien avait-il voulu dire qu’il fallait aller au delà? Des apparences?

Tout semblait à construire. Dans cet amas concentré de lignes presque aériennes, que fallait-il voir? Quel mystère devions-nous percer? Quelle énigme attendait d’être résolue?

Posé là, il regardait, s’attendait presque à voir surgir la solution, comme par magie. Il se posait des questions aussi. A quoi cela pouvait-il servir? L’art devait-il servir à quelque chose? Ou bien devions-nous accepter de n’y rien comprendre?

Il refusait de céder à l’attitude de tout un chacun de fuir devant ce qu’il ne comprenait pas. Alors il restait là, presque hypnotisé par ces lignes qui au fil des minutes écoulées, semblait lui parler…

Ce texte est ma participation à l’atelier mensuel de Bric A Book.

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Le rêve de l’intérieur

©Zhu Liang

Dehors, la vie
Dedans, l’envie
Que rien ne se brise
Surtout pas ce rêve d’absolu
Bien gardé à l’intérieur.

Un rêve comme une porte ouverte
Au-delà du monde de verre
Plein de pensées aseptisées

Dehors, la vie
Dedans, l’envie
Que la confiance se matérialise
Et que vibrent à l’unisson
Cœur et lumière intérieure.

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 321 de Bric a Book.

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Le premier flocon

© Aaron Wilson

Il n’y aurait donc que la peine qui mériterait d’être contée, la tristesse, la colère, les démons qui mériteraient d’être peints, le cafard, les idées noires qui mériteraient de prendre vie sous le crayon de l’écrivain, le trouble, le doute, la peur qui mériteraient d’être captés par l’objectif du photographe.

Face à cette photo, dans cette galerie, elle se pose des questions. Que penseraient les autres de ce cliché ? Tous ces flocons et ce brouillard, n’est-ce pas un peu trop ?  Elle entend déjà les voix qui cloueraient au pilori cette œuvre qu’ils regarderaient comme une énième guimauve, sans saveur.

Les écouterait-elle ? Se rallierait-elle à leur façon de penser, qui veut que si ça ne saigne pas, c’est sans intérêt ?

Elle se souvient alors. Des circonstances. Du jour, de l’heure. Du premier flocon qui fend l’air, qui dégringole du ciel et vient s’écraser sur le bitume froid. Puis de ceux qui suivent, enveloppant la ville d’un manteau blanc, soyeux. Du silence et des pas qui crépitent. De l’enthousiasme des enfants, de leurs yeux éblouis. Du ciel gris perle. Et de ce papier sur lequel dansaient les lettres « rejoins moi près du pont ». De l’excitation, des frissons. Du chemin. Et de ce pont. Un paysage de carte postale, juste là sous ses yeux. Juste le jour où…

Face à cette photo, dans cette galerie, elle sut que le bonheur aussi pouvait être peint, capturé, conté, écrit.

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 318 de Bric A Book

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Peindre le monde

© Moren Hsu

Allez les enfants, chacun son casier, sa couleur, rangez vos affaires, fermez les portes et en classe !

  • Ma maman elle m’a dit que les casiers c’était que pour les chaussures de sport.
  • Je ne suis pas noir, je suis singulier.
  • Ma mamie elle dit que rien n’est à nous et que tout est à tout le monde.
  • Ma maman elle n’aime pas les casiers, elle dit que ça sépare les gens.
  • Mon papa il a un casier aussi, maman elle dit qu’il a fait de grosses bêtises. Moi j’ai rien fait !
  • Mon papy il me dit toujours qu’une fois dedans, c’est très compliqué d’en sortir.
  • Ma maman elle dit que tous les casiers devraient être de la même couleur. Pas de jaloux !
  • Je ne suis pas blanche, je suis une petite fille du monde !
  • Mes parents ils disent que si on laisse trop longtemps ses affaires à l’intérieur, on les oublie.
  • Ma grande-sœur elle dit que c’est pas pratique, elle perd toujours sa clef.
  • Mon grand-père il dit qu’il faut toujours laisser sa porte ouverte.
  • Mon papa il dit qu’il faut faire confiance aux autres.
  • Ma maman elle dit que une porte fermée c’est le début de la fin…
  • Ma grand-mère elle dit qu’elle en a soupé des casiers pendant 40 ans – ras le bol !

Les enfants ne sont plus là. L’école vient de fermer. Elle se souvient avec nostalgie de l’époque des casiers. Rouges, bleus, blancs, noirs, orangés. Et de tous ces enfants avec leurs idées de grands. Si elle les ouvre, va-t-elle trouver des restes d’eux ? Quelques mots ? Quelques idées sages ? Des chaussures de sport, des morceaux de vie, des photos, des bêtises (rien que des petites), plein de crayons de couleur pour peindre le monde, un monde dans lequel il n’y aurait pas de casiers de couleurs, où chacun serait authentique, ouvert, altruiste, confiant, aimant et fier d’être qui il est ?

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 317 de Bric A Book

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Corps à corps

© Tyler Dozier

Dans le corps à corps qui me lie à la terre, je suis la mère

Dans le corps à corps qui me lie à l’arbre de vie, je suis la femme épanouie

Le vert, l’espoir, toujours au creux du cœur, je me laisse aller, porter par les saisons dont la mélodie me fait frissonner

Les destins ancrés en moi sont ceux de tant de passions prêtes à éclore

Et dansent les aiguilles sur mon corps comme le souvenir de toutes ces petites morts

Qui me portent vers la vie!

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 315 de Bric A Book.

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Loin du monde

© Timo Wagner

« Je vous montre mais c’est vous qui appuyez sur le bouton ». Quelle conne ! Ça, plus l’école, le système, la famille, tous ces mots entendus une fois, dix fois, vingt fois. Tu n’es pas…blablabla. Non. Quand le monde ne tourne plus assez rond pour moi, que je sens que je dérive, quand j’ai envie de crier « foutez-moi la paix », je file à la piscine. Là, sous l’eau bleue, je me laisse aller, je m’assois au fond et je fais des bulles.  Je me laisse porter par la douceur de l’eau. Je n’entends rien, ça c’est bien. Je ne ressens rien d’autre que paix et sérénité. Comme à l’époque où je me trouvais à l’abri du ventre maternel. M’avait-on déjà donné un prénom, espéré intelligent, manuel, bavard ou plus réservé ? Me rêvait-on chirurgien, astrophysicien, architecte ? Je ne sais pas. Je m’y trouvais bien dans cette eau qui me portait, dans laquelle je me développais protégé du reste du monde. C’est ce que je retrouve quand un pied dans la piscine, je m’évade de mon quotidien.

Mais forcément, comme j’oublie les gens et que ça les emmerde, et bien ils me cherchent des noises. Et quand j’émerge, j’entends des cris de partout « il va se noyer, faites quelque chose ». Et là, immanquablement j’entends un bruit sourd, celui d’un corps qui plonge pour me sauver. Si seulement il savait…

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 312 de Bric A Book

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Elle danse le monde

© Gabriel Augusto

Elle danse le monde et dans ses veines danse le sang
Elle danse l’histoire et dans ses veines danse la mémoire
Corps arqué, pointes de pied tendues
Insouciante et libre,
Elle danse le temps et dans ses veines danse l’instant
Elle danse l’amour et dans ses veines danse les sentiments
Bras tendus vers le ciel
Légère et aérienne,
Elle danse en communion avec le ciel et la terre
Femme solaire
Les grains de sable lui font un tapis de lumière

Non, ça n’allait pas. Ça ne voulait rien dire. Ça se voulait poétique, spirituel. Un peu dans l’air du temps. Et ça sonnait faux. Émilie regardait se feuille, inquiète. Les aiguilles de l’horloge tournaient à une vitesse vertigineuse. L’examen prendrait bientôt fin et avec lui, ses espoirs.

Elle se reposa la question, celle qui s’impose dans des cas comme celui-là, qu’est-ce que lui inspirait cette photographie ?

Elle lui faisait penser à Ingrid.

Ingrid détenait cette grâce naturelle que beaucoup de ses amies lui enviaient. Et pourtant ce n’était que, lumières éteintes, qu’elle se donnait le droit de laisser son corps prendre vie, s’offrir à la musique, tantôt douce, sensuelle, tantôt puissante, intense. Ses bras embrassaient l’espace, ses jambes s’envolaient en de voluptueuses arabesques. Son corps détenait seul les clés du ballet à créer. Ce jour-là, Ingrid se croyait sûrement seule sur la plage. La lumière du jour enveloppait sa peau hâlée d’une clarté solaire. Tout son être vibrait au son du tempo de la nature en plein éveil. Elle ne faisait qu’un avec l’espace. Elle dansait le monde, la vie, l’insouciance, l’amour,  la mémoire du corps protégé puis libéré.

Ce texte est ma participation (un peu tardive) à l’atelier d’écriture  209 de Bric A book

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Idées noires

lalesh aldarwish ©

La nuit l’a percuté, de plein fouet. Un cri puis les sirènes. Dans le rétroviseur, Elle voit la scène, elle ne bouge pas. Ça tape contre ses tempes. Quelque chose l’empêche d’ouvrir la porte. Ses mains restent posées, comme fixées sur le volant. Elle entend des bruits, elle voit des visages, juste des ombres. Et cette main folle, imposante, qui voudrait la saisir, qui lui demande de sortir. Cette main sans visage la terrifie.

Ses jambes se dérobent sous l’angoisse qui gagne du terrain. Elle se débat à l’intérieur d’elle-même. Elle sent son cœur se rétrécir, devenir aussi petit qu’une perle de pluie, aussi éphémère qu’une poussière qui passe. Elle ferme les yeux, tentant de maintenir l’horreur à distance. Dans son monde en noir et blanc, le sang n’a la couleur que de l’effroi, insaisissable et pourtant là, à quelques  battements d’ailes. Ses sens sont décuplés, les yeux fermés. Elle sent, respire le drame, se sent dépossédée de ses facultés.

Un coup au carreau la sort de sa torpeur. Elle ne voit que ça, la main, imposante, violente, celle du bourreau qui vient la tourmenter, un vieux vestige du passé. Dehors les sirènes s’éloignent, les ombres s’évanouissent, le cri se tait, ne restent que les réverbères pour éclairer ses idées noires.

Ceci est ma participation à l’atelier 308 de Bric a Book – J’aurais aimé écrire quelque chose de plus léger pour le dernier atelier avant les vacances d’été, mais j’ai trouvé la photo très oppressante, du coup je me suis laissée guidée par ce qu’elle m’inspirait.

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Ras-le-Bol

Maman en avait eu ras-le-bol. Pas un petit ras-le-bol, un vrai de vrai cette fois-ci, le genre qui la mettait dans tous ses états. Elle n’en pouvait plus, de ranger, trier, nettoyer, coudre, recoudre, découdre, laver, repasser, faire des ourlets, penser aux devoirs, cuisiner, étendre le linge, laver la vaisselle, ranger la vaisselle, astiquer, passer le balai, faire les courses.

C’est vrai que la liste de tout ce que maman faisait filait le tournis. Mais bon, c’était maman et c’était comme ça.

Sauf que trop c’est trop. Elle nous avait prévenues, une histoire de respect – elle aimait nous rappeler l’importance du respect, ça commençait à la maison parait-il – et nous avions continué à faire les folles. Manon sautait dans tous les sens au milieu du salon, entre les moutons de poussière que maman venait de sortir de dessous le canapé. Elle sautait avec ses chaussures sales, pleines de terre et de brins d’herbe, elle criait à tue-tête. Je la regardais avec son sourire espiègle, elle pensait que maman ferait comme elle le fait souvent, lâcherait sa tâche et se mettrait à la chatouiller, que nous finirions toutes par terre, exténuées de bonheur, avant que maman ne reprenne le fil de son travail.

Maman n’a pas lâché le balai, elle a continué à demander à Manon de se calmer, d’enlever ses chaussures et d’aller les ranger dans le placard, une fois qu’elle aurait terminé, Manon pourrait reprendre sa danse de la joie. Manon n’a pas cédé. Elle riait aux éclats, narguant maman.

Je pourrais dire que j’ai vu le coup de tonnerre arriver, même pas, l’orage grondait depuis un certain temps pourtant, maman bouillonnait, certaine de pouvoir se maîtriser avant que le bras de fer ne tourne au vinaigre.

Trop tard.

D’un coup de main maîtrisé, maman avait empoigné Manon, filé vers le jardin, m’avait lancé un regard qui signifiait que je devais la suivre, sans contester, ce que je fis. Quand maman en avait ras-le-bol, notre devise tenait en  trois mots « tous aux abris ! ». Le bac à linge nous attendait, terrain neutre des punitions, elle y déposa Manon sans ménagement, m’ordonna de m’asseoir à ses côtés. « Je ne veux plus vous entendre ! » nous asséna-t-elle sur un ton dur, plein de reproches, que nous n’aimions guère.

Manon faisait la tête. Moi aussi. Manon, parce qu’elle détestait le bac à linge, moi parce que je détestais être puni avec elle, alors même que je n’avais rien fait. Et le respect dans tout ça ! Rien que des paroles en l’air !

Ce texte est ma participation à l’atelier 306 de Bric A Book (d’après une photo de Laurent Bisson)

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Le chant du souvenir

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Copyright © Vincent Héquet

Ce matin, le champ était désert, le ciel gris, la dune au loin s’ennuyait. Le vent à la musique douce au commencement du jour devient râle, vague que rien n’arrête et la dune reprend vie.

Ce champ c’est le chant de notre enfance, de nos rires emplis de larmes de joie. Je crois entendre des voix à travers l’écran du temps.

Est-ce que tu es là?

Ce champ fut notre lieu de vie pendant tant d’étés, un théâtre à ciel ouvert, une scène grandeur nature, animée. Combien de rôles avons-nous interprétés? Combien de “bravo” scandés? Combien d’éclats de voix? Combien d’acclamations? Combien de rêves dessinés sur la ligne opaque de l’horizon?

Qu’en reste t-il?

La mort a inondé la vie. Elle a fauché la chaleur de ton sourire, le bleu de tes yeux. Elle a kidnappé nos souvenirs sans nous avertir. Le jour est devenu nuit.

Pourtant je résiste. Je refuse l’évidence. Le jour de l’annonce, j’ai filé au grenier, déniché un vieux t-shirt usé dans lequel je te trouvais très beau. Pour moi, tu vis ici, nulle part ailleurs. C’est là que je viens me recueillir quand le manque est trop fort. Le drapeau flotte comme un appel à la mémoire.

Je veux que jamais ne s’efface le souvenir de toi.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 303 de Bric a Book.