L’enfant qui ne naîtra pas

© Everton Vila

Je suis partie à travers champs cueillir la vie. Celle qui battait hier encore à l’intérieur de moi. Je la cherche au milieu de nulle part. Je guette dans le vent le bruit de ses pas.

Je suis partie le nez au vent, le cœur gros. Il a dit non. Un enfant, c’est suffisant. Je ne sais pas crier. Alors je pars dans la campagne, je cueille des fleurs pour apaiser le chagrin qui enfle.

Je suis partie sans destination, le cœur à l’abandon. L’enfant a pleuré, un peu. Je l’ai consolé. Juste quelques minutes pour moi, pour me vider. Avec pour seul témoin la nature, celle qui soigne tant de blessures.

Je suis partie, mon sourire envolé, des larmes de pluie sur mes joues rosées. Et ces fleurs contre mon cœur pour me réconforter.

Il danse autour de moi l’enfant qui ne naîtra pas.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 331 de Bric A Book. Et en pensant à une personne que j’aime très fort. 

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Son Oxygène

De la fenêtre de la cuisine, Élise regarde la rue en contrebas. Il y a l’échalas du 8e avec son clébard, sale comme un pou. Ils font la paire tous les deux. Et puis Suzie aussi, la grelotteuse du 5e, avec ses boucles brunes et son sac à dos mal ficelé – pas étonnant qu’elle perde tout. L’expert du rez-de-chaussée, d’habitude ce sont les quartiers des commères en chef, scrute chaque détail de la carrosserie de sa voiture, comme tous les matins, en quête de la moindre petite trace inhabituelle sur le rouge cristallin de son bolide.

De la fenêtre de la cuisine, Élise respire l’air saturé de canicule. Pas le moindre souffle de vent pour apaiser ses tourments. Il est parti, son prince de conte de fées. Avant les premières pluies. Il a fui comme un voleur. Trop beau, tout le monde le lui avait dit. Mais elle, avec ses kilos de naïveté, elle avait plongé. Comment ne pas s’émouvoir devant ses déclarations enflammées ?

De la fenêtre de la cuisine, Élise fait le plein de vie, celle du dehors pour compenser le grand vide de la sienne. Son oxygène.

Voici ma participation un peu tardive au rendez-vous d’Olivia “des mots une histoire”. Les mots étaient: canicule – expert – clébard – cuisine – conte – émouvoir

Quelques grammes de dentelle

Il n’est qu’une anecdote sur sa liste d’envies.

Un songe éveillé qu’elle s’autorise à agrémenter au gré de ses pensées. Celles-ci se gardent bien au chaud. Elles s’épanouissent dans la sécurité de sa studette, sous les combles. Elle a, bien entendu, mené son enquête. Pour être certaine que ce serait lui et pas un autre. Qu’il serait enclin à la suivre, qu’il s’attablerait sans discuter au buffet gourmand qu’elle prépare avec enthousiasme depuis des semaines. Et n’aurait aucun scrupule non plus à participer à son petit jeu.

Elle s’est rendue au spa pour avoir la peau douce, les ongles impeccables. Parée de légèreté, quelques grammes de dentelle seulement, elle attend son arrivée. Il ne saurait tarder. Elle repasse dans sa tête tous les scénarios élaborés. Ce sera l’un d’eux ou aucun. Elle avisera, en fonction de ce qu’il sera prêt à donner.

Ce texte participe à l’atelier d’écriture proposé par Olivia. La récolte de mots était: spa – s’attabler – pensées – enquête – légèreté – scrupule – anecdote

C’est comme ça!

© Edan Cohen

Pourquoi les poulets de Madame Germaine marchent pas droit ? Pourquoi Oreste il n’a pas son papa ? Pourquoi les nuages pleurent ? Pourquoi la maitresse elle a pas d’enfant ? Pourquoi il y a une croix blanche au fond du jardin ? Pourquoi le curé il nous regarde toujours de travers ? Pourquoi la maman d’Elsa elle vient jamais la chercher à l’école ?

« C’est comme ça ».

Tout était « comme ça » chez nous. Ou bien interdit. Papa parlait peu. Mémé parlait pas. On ne savait pas non plus pourquoi. On ne savait rien. Maman scandait ses « c’est comme ça » à longueur de journée. Je crois qu’on l’énervait à poser plein de questions. Elle secouait la tête dans tous les sens et nous envoyait dans le jardin, quand on dépassait les deux pourquoi dans la même minute. Il faut dire que nous, on était curieuses. Trop sûrement.

On avait déjà surpris le mari de Madame Germaine qui revenait de la messe et qui marchait aussi peu droit que ses poulets. On n’avait rien dit.  Et on avait entendu la maitresse confier au curé qu’elle était stérile. Même pas la peine de demander la signification de ce mot. Un jour, Émilie avait tenté sa chance, avec autre chose qu’un pourquoi. « Dis maman ça veut dire quoi être cocu ? ». Elle s’était pris une claque magistrale.

On ne voulait pas grand-chose, juste savoir ce qui se cachait au-delà des murs de pierre. On voulait aller plus loin que le village et les champs de blé. Pousser la porte. Découvrir le monde. L’interdit nous passionnait.  « C’est comme ça » nous paraissait réducteur. Alors un matin, Émilie et moi, nous avons pris notre courage à deux mains et nous avons poussé la lourde porte de derrière, celle qui donne sur la ruelle. Quand on passait pour aller au marché avec maman, elle nous poussait sur le côté, comme si l’endroit était maudit. D’ailleurs elle se signait toujours. Et nous aussi, par habitude.

Ce jour-là, dans la pénombre du jour qui pointe, c’est pleines d’excitation et d’appréhension mêlées que nous nous sommes aventurées au-delà des limites imposées. Finis les “c’est comme ça”, nous allions enfin obtenir les réponses à nos “pourquoi”?

Ce texte est ma participation à l’atelier 327 de Bric A Book.