Jour de pluie

© Kyle Wagner

Il pleut, de cette pluie grise et fine. Il pleut, juste de quoi tenir les curieux à l’écart de ce morceau de bord de mer. Le café est plein à craquer, qu’importe, il y aura bien une place, au bar. Je pourrai m’installer, au sec, ôter mon pardessus trempé, reposer mes jambes fatiguées.

A l’intérieur, l’atmosphère est riche de rires, de bruits de verres entrechoqués, de conversations qui n’en finissent plus. On refait le monde au gré des vagues d’accords et de désaccords. Je me pose sur un tabouret en hauteur, à bonne distance des autres, près du percolateur à café. L’odeur qui arrive à mes narines est douce, chargée de souvenirs, ceux des grains moulus par mon grand-père pour son plaisir matinal, instant sacré que nous partagions en silence, les yeux braqués sur l’horizon désert.

Je sors mon carnet, mon fidèle compagnon. Mon regard se perd autour de moi. Je vois les lèvres bouger, les bras posés, les journaux ouverts, nouvelles questionnées d’un haussement de cils. Je vois le vieux monsieur, bien habillé, lunettes basses, concentré sur sa lecture. Mon appareil-photo aurai magnifiquement  saisi quelques-uns de ces visages, expressions, quelques bribes de vie, les restes de mousse donnant à la chope de bière posée sur la table une allure particulière. Mon crayon fera un travail différent. Je le laisse filer en attendant mon allongé aux saveurs d’antan.

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 314 de Bric A Book.

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Le temps du renouveau

© Jon Tyson
  • Tu as autant de grâce qu’un éléphant !
  • Tu ne tiens déjà pas bien sur tes deux jambes !
  • C’est ta sœur la danseuse !
  • On ne peut pas tout avoir dans la vie !

Pas capable. Pas pour elle.

De quoi avaient-ils peur ? Qu’elle se plante ? Du ridicule ? Ou bien que son envie toute simple ne fasse pas le poids face au talent des autres ?

Rangés ballerines, pointes, justaucorps, tutus. Puisque la danse ne voulait pas d’elle, elle choisirait une autre forme d’expression. La musique ? Pas l’oreille. Le sport ? Pas l’enthousiasme. La peinture ? Pas créative. La couture ? Pas le talent. Le bricolage ? Pas habile de ses mains…

***

10h30 à l’horloge. Adeline se prépare. Dans sa cité dortoir, les murs gris se font face et la tristesse se lit sur les visages de ceux dont l’espoir n’est que trainée de poudre. Les  tours vont être rasées. La nouvelle est tombée le mois dernier, les jours sont désormais comptés. Des années de vie prêtes à partir en fumée. Adeline ne peut s’y résoudre. A défaut d’avoir un travail rémunéré – après tout elle n’était bonne à rien, qui ça pourrait étonner ? –  elle sort tous les jours avec son appareil photo, déniché dans une brocante l’été dernier, payé avec les économies d’heures  de ménage, de gardes d’enfants glanées ici et là – on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Elle saisit la vie, ses larmes, ses drames, ses moments de joie, ses rêves. Les rêves surtout, ayant abandonné les siens, par peur de ne pas être à la hauteur, de décevoir.

Elle a entendu dire que les artistes se mobilisaient contre la destruction du quartier. Elle veut voir. En tournant rue des friches, derrière les grilles, elle distingue des traits, des cases. En levant les yeux, elle croise une danseuse, gracieuse, offerte au sacre de l’instant. Son cœur bat fort dans sa poitrine. Elle se souvient…

Puis les larmes coulent sur ses joues. Les larmes coulent sur la terre. Elles font parler les fantômes. Elle le sent. Elle le sait. Il est temps que le quartier disparaisse pour laisser place au renouveau.

Ceci est ma participation à l’atelier d’écriture 313 de Bric a Book

Loin du monde

© Timo Wagner

« Je vous montre mais c’est vous qui appuyez sur le bouton ». Quelle conne ! Ça, plus l’école, le système, la famille, tous ces mots entendus une fois, dix fois, vingt fois. Tu n’es pas…blablabla. Non. Quand le monde ne tourne plus assez rond pour moi, que je sens que je dérive, quand j’ai envie de crier « foutez-moi la paix », je file à la piscine. Là, sous l’eau bleue, je me laisse aller, je m’assois au fond et je fais des bulles.  Je me laisse porter par la douceur de l’eau. Je n’entends rien, ça c’est bien. Je ne ressens rien d’autre que paix et sérénité. Comme à l’époque où je me trouvais à l’abri du ventre maternel. M’avait-on déjà donné un prénom, espéré intelligent, manuel, bavard ou plus réservé ? Me rêvait-on chirurgien, astrophysicien, architecte ? Je ne sais pas. Je m’y trouvais bien dans cette eau qui me portait, dans laquelle je me développais protégé du reste du monde. C’est ce que je retrouve quand un pied dans la piscine, je m’évade de mon quotidien.

Mais forcément, comme j’oublie les gens et que ça les emmerde, et bien ils me cherchent des noises. Et quand j’émerge, j’entends des cris de partout « il va se noyer, faites quelque chose ». Et là, immanquablement j’entends un bruit sourd, celui d’un corps qui plonge pour me sauver. Si seulement il savait…

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 312 de Bric A Book

Une âme de magicienne

Crédit Pixabay
  • « Abracadabra ». Je suis une magicienne ! Je suis la reine des fées et je vais de suite te transformer en…
  • Tu racontes vraiment n’importe quoi Violette.
  • C’est toi. Tu voulais que je te montre un truc extraordinaire et puis vlan tu casses tous mes plans en moins de deux secondes. T’es pas sympa.
  • Et t’allais me transformer en quoi exactement?
  • En éléphant rose !
  • Tu vois, tu délires encore. Les éléphants roses, ça n’existe pas.
  • Si, ça existe. T’y connais rien. T’es plus mon copain Hector.
  • Ah oui, et t’en as vu où, toi, des éléphants comme ça ?
  • J’en vois tous les jeudis, à 14h30 précises. Même que ma maman elle m’a dit que la tienne elle doit en voir aussi.
  • N’importe quoi !
  • Comment tu le sais ?
  • Si elle en voyait elle me l’aurait dit.
  • Et tu l’aurais cru ?
  • Oui. Parce que ma maman elle ne ment jamais.
  • Même pas vrai !
  • C’est toi qu’est plus ma copine !

Lucien et Violette se tournent le dos. Sur son lit, Violette s’en veut de lui avoir parlé d’éléphants roses. Sa maman, elle n’a pas dû lui dire qu’elle venait là, une fois par semaine depuis des mois. Après tout c’est vrai, la salle de chimiothérapie de l’hôpital, il ne la connait pas. Elle se penche vers lui, le prend dans ses bras, en murmurant « promis, je te montrerai la prochaine fois ». Il se retourne, avec sur son visage un magnifique sourire, en pensant tout bas que son amie a une âme de magicienne.  « Le tour est joué ! »

Ceci est ma participation à l’atelier d’écriture A vos Claviers #9, proposé par Estelle du blog L’atelier sous les feuilles. Le texte devait commencé par « Abracadabra » et se terminer par « Le tour est joué ! ». Pas évident du tout…

 

Deviens qui tu es

© Rishi Deep

Je regarde les paysages familiers défiler. Le train rempli se dirige vers l’ouest. Les autres voyageurs, silencieux, semblent comme recueillis. Ils somnolent, dorment ou comme moi contemplent la vie qui passe à travers les vitres. Je me demande pourquoi ils se trouvent là, où ils vont, ce qu’ils partent chercher, loin de leurs racines, loin du connu. J’égrène les souvenirs à mesure que nous avançons vers une destination inconnue. Je vois mon reflet, l’effet du temps et ces marques sur ma peau. Je me revois, petit enfant, je retrouve des parfums, j’entends des voix, je reconnais des visages. Je me laisse emporter par ce tourbillon d’images d’un temps que je laisse derrière moi, tout en sachant qu’il ne s’éteint pas, qu’il reste à tout jamais ce socle, cette source inépuisable d’amour.

Le train file, les paysages changent progressivement. Les yeux se décollent des vitres. Le ciel devient nuit. Le sommeil nous guette et pourtant, je le retiens. Je me sens comme le lecteur qui s’apprête à tourner une page. Et alors que mes paupières deviennent de plus en plus lourdes, les derniers mots de ma mère résonnent dans mes oreilles: deviens qui tu es !

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture 311 de Bric a Book

Le retour du héros

© Tama66

Je ne pouvais que m’en douter. Comment un type qui m’avait prouvé par A + B être né dans les choux – je t’assure la légende n’a rien à voir avec tout ça, mais oui bien sûr – pouvait terminer ses jours ailleurs que dans ce terrain vague, devant ce colosse de pierre et ses turbines infernales ?

Putain Romain, tu aurais pu me prévenir au moins. Le retour du héros. Tu parles ! Un héros de pacotille. Les vrais héros, ça se bat. Quoique peut-être que tu t’étais battu là-dedans. Personne n’en saurait jamais rien. Était-ce un pari insensé ? Ou juste une de tes folies passagères ? Que souhaitais-tu prouver au monde ?

Tu aurais quand même pu trouver autre chose. Quoi ? La mer par exemple, celle des golfes clairs, la mer qui danse avec ses reflets d’argent. Je sais tu n’aimais pas Trénet mais quand même. Ici, c’est glauque, tu ne trouves pas? Cet endroit me fiche la trouille. Tu le savais en plus. Je ne suis pas venue pour cette raison, à cause des fantômes qui grouillent sous cette terre, des souvenirs qui par vagues viennent hanter les nuits de nos mères. Qu’est-ce que va dire la tienne ?

Ne me dis pas qu’il faudra que je vienne devant ces pierres pour te voir, causer avec toi, te raconter nos vies sans toi ? Et quand le vent viendra, le bruit sera sidérant. Tu y as pensé ? Il faudra que je crie pour que tu m’entendes. Déjà que tu trouves que je parle fort.

Bien entendu, tu n’as pensé à rien de tout ça. Tu te fous de tout Romain. Bon allez je te laisse, je vais aller verser mes larmes ailleurs, loin de ce lieu maudit. Et je vais revenir pour te dire la seule chose que je retiens depuis le début. Tu veux savoir ? Hier, je t’aimais Romain. Aujourd’hui, je te déteste, je te déteste, je te déteste…

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 310 de Bric a Book.

Elle danse le monde

© Gabriel Augusto

Elle danse le monde et dans ses veines danse le sang
Elle danse l’histoire et dans ses veines danse la mémoire
Corps arqué, pointes de pied tendues
Insouciante et libre,
Elle danse le temps et dans ses veines danse l’instant
Elle danse l’amour et dans ses veines danse les sentiments
Bras tendus vers le ciel
Légère et aérienne,
Elle danse en communion avec le ciel et la terre
Femme solaire
Les grains de sable lui font un tapis de lumière

Non, ça n’allait pas. Ça ne voulait rien dire. Ça se voulait poétique, spirituel. Un peu dans l’air du temps. Et ça sonnait faux. Émilie regardait se feuille, inquiète. Les aiguilles de l’horloge tournaient à une vitesse vertigineuse. L’examen prendrait bientôt fin et avec lui, ses espoirs.

Elle se reposa la question, celle qui s’impose dans des cas comme celui-là, qu’est-ce que lui inspirait cette photographie ?

Elle lui faisait penser à Ingrid.

Ingrid détenait cette grâce naturelle que beaucoup de ses amies lui enviaient. Et pourtant ce n’était que, lumières éteintes, qu’elle se donnait le droit de laisser son corps prendre vie, s’offrir à la musique, tantôt douce, sensuelle, tantôt puissante, intense. Ses bras embrassaient l’espace, ses jambes s’envolaient en de voluptueuses arabesques. Son corps détenait seul les clés du ballet à créer. Ce jour-là, Ingrid se croyait sûrement seule sur la plage. La lumière du jour enveloppait sa peau hâlée d’une clarté solaire. Tout son être vibrait au son du tempo de la nature en plein éveil. Elle ne faisait qu’un avec l’espace. Elle dansait le monde, la vie, l’insouciance, l’amour,  la mémoire du corps protégé puis libéré.

Ce texte est ma participation (un peu tardive) à l’atelier d’écriture  209 de Bric A book

Il disait…

Copyright Marie Kléber

Il disait la vie.

Il disait qu’il fallait faire ce dont on a envie. Envolées les certitudes, qui nous lient à des destins dont personne ne retient rien. Il disait qu’il était sain d’aimer et de regarder le monde, chaque matin, de l’admirer, comme si ce matin là était le dernier jour du monde.

Il regardait le ciel et savait le soleil, les marées, le vent qui souffle fort sur la dune et envoie le sable voler au loin, aussi loin que la nuit qui soutient la vie.

Il disait les errances et cette quête sans importance qui nous enterre parfois vivants, sans que nous ayons pris le temps de savourer, de nous poser, de respirer la chance.

Il disait que le temps qu’il fait en juin le trois sera le temps de tout le mois. Et moi, chaque mois, le troisième jour de juin, je regarde le ciel, je guette un signe de lui dans les nuages qui tissent sur l’horizon de mes jours de belles histoires d’amour.

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture A vos claviers #8 proposé par Estelle du blog l’atelier sous les feuilles.

A partir de ses mains

Crédit Pixabay

Ses mains l’ont séduites avant que son regard ou son cœur ne se posent ailleurs. Des mains rugueuses de travailleur, métier manuel ou bricoleur. Des ongles courts, très courts, rongés probablement. Des veines qui tracent l’histoire d’une vie dans un alignement chaotique. Posées, déposées, elles lâchent prise ou se crispent. Elles traduisent ce qui se vit de l’intérieur. Elle n’a qu’à les regarder pour savoir, tempête ou grand soleil, mer calme ou agitée. Elles saisissent fermement les choses, les autres mains. Chargées d’une énergie réparatrice, elles sont gage de sérénité, sécurité.

Elle les imagine douces et tendres quand elles se tendent vers l’enfant, inventent une mélodie apaisante, quand elles aident, accompagnent, calment les tourments des plus grands.

A l’arrêt, elles lui susurrent des secrets. Elle ne sait pas si il le sait. Ses mains créent des envies. Puis glissent sur sa peau, fiévreuses, prêtes à donner. Dans les paumes rondes, les lignes s’entrechoquent, sa peau est d’une douceur insoupçonnée.

Elle aimerait parfois être la pâte à crêpes malaxée, les touches du piano caressées, la porte qui claque retenue fermement, les gants qui l’hiver l’enveloppent de chaleur. Au plus près de lui.

Ses mains suivent l’alignement de son corps, elles sont le prolongement de son être. Fortes. Sensibles. Passionnées. Passionnantes.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture – décrire une personne à partir de ses mains (20 minutes – 26.06.2018)

 

Idées noires

lalesh aldarwish ©

La nuit l’a percuté, de plein fouet. Un cri puis les sirènes. Dans le rétroviseur, Elle voit la scène, elle ne bouge pas. Ça tape contre ses tempes. Quelque chose l’empêche d’ouvrir la porte. Ses mains restent posées, comme fixées sur le volant. Elle entend des bruits, elle voit des visages, juste des ombres. Et cette main folle, imposante, qui voudrait la saisir, qui lui demande de sortir. Cette main sans visage la terrifie.

Ses jambes se dérobent sous l’angoisse qui gagne du terrain. Elle se débat à l’intérieur d’elle-même. Elle sent son cœur se rétrécir, devenir aussi petit qu’une perle de pluie, aussi éphémère qu’une poussière qui passe. Elle ferme les yeux, tentant de maintenir l’horreur à distance. Dans son monde en noir et blanc, le sang n’a la couleur que de l’effroi, insaisissable et pourtant là, à quelques  battements d’ailes. Ses sens sont décuplés, les yeux fermés. Elle sent, respire le drame, se sent dépossédée de ses facultés.

Un coup au carreau la sort de sa torpeur. Elle ne voit que ça, la main, imposante, violente, celle du bourreau qui vient la tourmenter, un vieux vestige du passé. Dehors les sirènes s’éloignent, les ombres s’évanouissent, le cri se tait, ne restent que les réverbères pour éclairer ses idées noires.

Ceci est ma participation à l’atelier 308 de Bric a Book – J’aurais aimé écrire quelque chose de plus léger pour le dernier atelier avant les vacances d’été, mais j’ai trouvé la photo très oppressante, du coup je me suis laissée guidée par ce qu’elle m’inspirait.