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L’ultime au revoir

Le cahot soudain de la voiture sur la route de campagne la réveilla. Elle se frotta les yeux, pencha son nez sur son doudou « phlegmon », respira son odeur sucrée.  Puis rassurée par la présence de visages familiers, sombra de nouveau dans le sommeil, un sourire angélique au bord des lèvres.

A l’heure où les brins de muguet – excellent cru d’après les spécialistes – fleurissaient un peu partout, dispersant leurs vœux de bonheur aux quatre vents, l’atmosphère dans l’habitacle exigu était au recueillement. Chacun sentait son cœur, malaxé comme de l’argile, se tordre au moindre souvenir d’elle. La mère. L’enfant. L’épouse.

L’amie aussi.  

L’élan de solidarité dont tous avaient fait preuve avait quelque peu apaisé cet ultime rendez-vous. Tous avaient bravé les bouchons d’un weekend férié pour un dernier hommage, plein de larmes et d’amour.

L’enfant dans les bras de son père ne comprenait pas. Les fleurs, le cercueil, la musique, les images, les yeux humides, les visages graves. Sa grâce et son enthousiasme, comme autant d’espérance non contenue, venaient défier l’évidence de ce qui était et ne serait plus.

Ce texte est ma participation au rendez-vous d’Olivia. Les mots imposés étaient: excellent – férié – présence – solidarité – argile – muguet – cahot – espérance – phlegmon – évidence.

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Le chant du souvenir

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Copyright © Vincent Héquet

Ce matin, le champ était désert, le ciel gris, la dune au loin s’ennuyait. Le vent à la musique douce au commencement du jour devient râle, vague que rien n’arrête et la dune reprend vie.

Ce champ c’est le chant de notre enfance, de nos rires emplis de larmes de joie. Je crois entendre des voix à travers l’écran du temps.

Est-ce que tu es là?

Ce champ fut notre lieu de vie pendant tant d’étés, un théâtre à ciel ouvert, une scène grandeur nature, animée. Combien de rôles avons-nous interprétés? Combien de “bravo” scandés? Combien d’éclats de voix? Combien d’acclamations? Combien de rêves dessinés sur la ligne opaque de l’horizon?

Qu’en reste t-il?

La mort a inondé la vie. Elle a fauché la chaleur de ton sourire, le bleu de tes yeux. Elle a kidnappé nos souvenirs sans nous avertir. Le jour est devenu nuit.

Pourtant je résiste. Je refuse l’évidence. Le jour de l’annonce, j’ai filé au grenier, déniché un vieux t-shirt usé dans lequel je te trouvais très beau. Pour moi, tu vis ici, nulle part ailleurs. C’est là que je viens me recueillir quand le manque est trop fort. Le drapeau flotte comme un appel à la mémoire.

Je veux que jamais ne s’efface le souvenir de toi.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 303 de Bric a Book.

Un carré de terre sous le ciel bleu

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Marie se demandait bien où elle avait pu ranger son carnet, celui qui lui servait à consigner toutes les informations que sa mémoire laissait filer, sans même qu’elle s’en rende compte. Le temps avait fait son œuvre. Emmanuel reposait désormais sous un carré de terre, bien à l’abri des intempéries. Elle passait le voir une à deux fois par semaine, égrenait la palette de leurs souvenirs communs, histoires rocambolesques ou simples bonheurs. Sasha vivait loin, lui téléphonait souvent, passait la voir avec ses enfants aux occasions, celles qui venaient ajouter des pépites de couleurs à son quotidien ordinaire.

Marie savait que ses jours étaient comptés. Elle préparait son départ, classait ses papiers, mettait de l’ordre dans ses dessous, ses vêtements, ses bibelots. Pour que cela soit moins difficile pour sa fille. Elle connaissait le chagrin de ces départs qu’on n’anticipe jamais et qui pourtant font partie de la vie. D’ici peu, sous un carré de ciel bleu, Sasha dirait adieu à son enfance.

Ceci est ma  2e participation au rendez-vous A vos Claviers proposé par Estelle du Blog L’atelier sous les feuilles. (j’ai été inspirée!). Il fallait produire un texte à partir des  mots suivants: Dessous, Palette, Carnets, Bleu, Marie, Emmanuel, Sasha.[:]