Il disait…

Copyright Marie Kléber

Il disait la vie.

Il disait qu’il fallait faire ce dont on a envie. Envolées les certitudes, qui nous lient à des destins dont personne ne retient rien. Il disait qu’il était sain d’aimer et de regarder le monde, chaque matin, de l’admirer, comme si ce matin là était le dernier jour du monde.

Il regardait le ciel et savait le soleil, les marées, le vent qui souffle fort sur la dune et envoie le sable voler au loin, aussi loin que la nuit qui soutient la vie.

Il disait les errances et cette quête sans importance qui nous enterre parfois vivants, sans que nous ayons pris le temps de savourer, de nous poser, de respirer la chance.

Il disait que le temps qu’il fait en juin le trois sera le temps de tout le mois. Et moi, chaque mois, le troisième jour de juin, je regarde le ciel, je guette un signe de lui dans les nuages qui tissent sur l’horizon de mes jours de belles histoires d’amour.

Ce texte est ma participation à l’atelier d’écriture A vos claviers #8 proposé par Estelle du blog l’atelier sous les feuilles.

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A partir de ses mains

Crédit Pixabay

Ses mains l’ont séduites avant que son regard ou son cœur ne se posent ailleurs. Des mains rugueuses de travailleur, métier manuel ou bricoleur. Des ongles courts, très courts, rongés probablement. Des veines qui tracent l’histoire d’une vie dans un alignement chaotique. Posées, déposées, elles lâchent prise ou se crispent. Elles traduisent ce qui se vit de l’intérieur. Elle n’a qu’à les regarder pour savoir, tempête ou grand soleil, mer calme ou agitée. Elles saisissent fermement les choses, les autres mains. Chargées d’une énergie réparatrice, elles sont gage de sérénité, sécurité.

Elle les imagine douces et tendres quand elles se tendent vers l’enfant, inventent une mélodie apaisante, quand elles aident, accompagnent, calment les tourments des plus grands.

A l’arrêt, elles lui susurrent des secrets. Elle ne sait pas si il le sait. Ses mains créent des envies. Puis glissent sur sa peau, fiévreuses, prêtes à donner. Dans les paumes rondes, les lignes s’entrechoquent, sa peau est d’une douceur insoupçonnée.

Elle aimerait parfois être la pâte à crêpes malaxée, les touches du piano caressées, la porte qui claque retenue fermement, les gants qui l’hiver l’enveloppent de chaleur. Au plus près de lui.

Ses mains suivent l’alignement de son corps, elles sont le prolongement de son être. Fortes. Sensibles. Passionnées. Passionnantes.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture – décrire une personne à partir de ses mains (20 minutes – 26.06.2018)

 

Idées noires

lalesh aldarwish ©

La nuit l’a percuté, de plein fouet. Un cri puis les sirènes. Dans le rétroviseur, Elle voit la scène, elle ne bouge pas. Ça tape contre ses tempes. Quelque chose l’empêche d’ouvrir la porte. Ses mains restent posées, comme fixées sur le volant. Elle entend des bruits, elle voit des visages, juste des ombres. Et cette main folle, imposante, qui voudrait la saisir, qui lui demande de sortir. Cette main sans visage la terrifie.

Ses jambes se dérobent sous l’angoisse qui gagne du terrain. Elle se débat à l’intérieur d’elle-même. Elle sent son cœur se rétrécir, devenir aussi petit qu’une perle de pluie, aussi éphémère qu’une poussière qui passe. Elle ferme les yeux, tentant de maintenir l’horreur à distance. Dans son monde en noir et blanc, le sang n’a la couleur que de l’effroi, insaisissable et pourtant là, à quelques  battements d’ailes. Ses sens sont décuplés, les yeux fermés. Elle sent, respire le drame, se sent dépossédée de ses facultés.

Un coup au carreau la sort de sa torpeur. Elle ne voit que ça, la main, imposante, violente, celle du bourreau qui vient la tourmenter, un vieux vestige du passé. Dehors les sirènes s’éloignent, les ombres s’évanouissent, le cri se tait, ne restent que les réverbères pour éclairer ses idées noires.

Ceci est ma participation à l’atelier 308 de Bric a Book – J’aurais aimé écrire quelque chose de plus léger pour le dernier atelier avant les vacances d’été, mais j’ai trouvé la photo très oppressante, du coup je me suis laissée guidée par ce qu’elle m’inspirait.

Un signe dans le ciel

© Pille Kirsi

J’étudiais le vol des oiseaux, comme si un signe se cachait dans ces traversées silencieuses. J’attendais un signe. Je voulais voir quelque chose se dessiner dans le ciel, pour savoir. Quelle route prendre. Quel choix faire.

Mon quotidien ressemblait à ce ciel gris, chargé de nuages prêts à exploser. Mon quotidien m’imposait une conduite qui se devait d’être irréprochable. Les doutes omniprésents ne me laissaient pas respirer, je vivais en apnée, terrorisée par les mains qui se referment un peu trop violemment, les mots qui claquent comme des insultes, le mépris insensé, la peur du faux-pas. Et les nuits qui n’en finissent pas de trainer avec elles le choc des corps, les heures passées à effacer l’odeur des ébats consentis pour une paix illusoire. Le gouffre profond du désespoir sans aucune porte de sortie possible.

Les oiseaux dans le ciel murmuraient des secrets que mon cœur savait. La route à choisir: la liberté. Le choix: partir.

Mon quotidien se décomposait sous mes yeux. Les nuages charriaient des larmes qui ne cessaient d’inonder mes draps. Impossible de reconnaître le jour de la nuit. Tout n’était que cri. Ce cri coincé dans la gorge qui ne sortait pas, le cri de l’échec cuisant, celui de la nuit qui gagne en puissance, enterre les espoirs d’un nouveau départ.

Les oiseaux, imperturbables, continuaient leur voyage. Je restais là à les regarder tracer leur chemin. Atterrée, perdue, vidée, anéantie, ils filaient sans moi. Le noir opaque m’empêchait de voir l’autre rive.

Mon quotidien était devenu l’enfer que je redoutais, la peur avait cédé place à la terreur, celle qui encore aujourd’hui fait trembler mon corps quand un danger se manifeste. La haine au fond d’un regard avait scellé mon avenir.

Les oiseaux m’accompagnaient vers la vie.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 307 de Bric a Book

Ras-le-Bol

Maman en avait eu ras-le-bol. Pas un petit ras-le-bol, un vrai de vrai cette fois-ci, le genre qui la mettait dans tous ses états. Elle n’en pouvait plus, de ranger, trier, nettoyer, coudre, recoudre, découdre, laver, repasser, faire des ourlets, penser aux devoirs, cuisiner, étendre le linge, laver la vaisselle, ranger la vaisselle, astiquer, passer le balai, faire les courses.

C’est vrai que la liste de tout ce que maman faisait filait le tournis. Mais bon, c’était maman et c’était comme ça.

Sauf que trop c’est trop. Elle nous avait prévenues, une histoire de respect – elle aimait nous rappeler l’importance du respect, ça commençait à la maison parait-il – et nous avions continué à faire les folles. Manon sautait dans tous les sens au milieu du salon, entre les moutons de poussière que maman venait de sortir de dessous le canapé. Elle sautait avec ses chaussures sales, pleines de terre et de brins d’herbe, elle criait à tue-tête. Je la regardais avec son sourire espiègle, elle pensait que maman ferait comme elle le fait souvent, lâcherait sa tâche et se mettrait à la chatouiller, que nous finirions toutes par terre, exténuées de bonheur, avant que maman ne reprenne le fil de son travail.

Maman n’a pas lâché le balai, elle a continué à demander à Manon de se calmer, d’enlever ses chaussures et d’aller les ranger dans le placard, une fois qu’elle aurait terminé, Manon pourrait reprendre sa danse de la joie. Manon n’a pas cédé. Elle riait aux éclats, narguant maman.

Je pourrais dire que j’ai vu le coup de tonnerre arriver, même pas, l’orage grondait depuis un certain temps pourtant, maman bouillonnait, certaine de pouvoir se maîtriser avant que le bras de fer ne tourne au vinaigre.

Trop tard.

D’un coup de main maîtrisé, maman avait empoigné Manon, filé vers le jardin, m’avait lancé un regard qui signifiait que je devais la suivre, sans contester, ce que je fis. Quand maman en avait ras-le-bol, notre devise tenait en  trois mots « tous aux abris ! ». Le bac à linge nous attendait, terrain neutre des punitions, elle y déposa Manon sans ménagement, m’ordonna de m’asseoir à ses côtés. « Je ne veux plus vous entendre ! » nous asséna-t-elle sur un ton dur, plein de reproches, que nous n’aimions guère.

Manon faisait la tête. Moi aussi. Manon, parce qu’elle détestait le bac à linge, moi parce que je détestais être puni avec elle, alors même que je n’avais rien fait. Et le respect dans tout ça ! Rien que des paroles en l’air !

Ce texte est ma participation à l’atelier 306 de Bric A Book (d’après une photo de Laurent Bisson)

De l’art de bien faire les choses

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Grand-mère disait qu’il fallait faire les choses bien. Que les belles choses c’est ce qui rend le monde plus beau. Grand-mère aimait faire les choses bien. Elle y passait du temps et y mettait beaucoup d’amour.

Grand-mère connaissait beaucoup de ces choses qui aujourd’hui ne parlent plus trop aux gens. Elle savait le cœur, l’intérieur des âmes. D’un regard elle embrassait l’espace, elle voyait à travers les vies et les visages. Grand-mère savait les plantes, les fleurs, les herbes, leurs noms barbares. Elle les récitait le soir comme une ode à la vie, une mélodie, un poème que j’écoutais en m’endormant, la tête bien calée contre son cœur, entre ses bras.

Grand-mère était belle. Encore plus belle quand elle occupait son temps à faire de belles choses.

Depuis qu’elle n’est plus là, je prends plaisir à retrouver toutes les jolies choses que ses mains ont créé.

Grand-mère avait raison. Il faut faire les choses bien. Et y mettre beaucoup d’amour surtout.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier 305 de Bric A Book

Vide-Grenier

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Crédit Pixabay

Je me demande bien ce que je fiche là. Encore une brocante! Étienne en raffole. Depuis sa découverte l’année dernière lors de notre périple en Provence, il ne cesse de noter celles à venir, dans notre région et ailleurs. Quelle plaie!

Aujourd’hui, il m’y a trainée de force – le mot n’est pas faible! Il m’a juré qu’il s’agissait d’une occasion inespérée de  trouver notre bonheur pour la décoration de notre nouveau salon.

Voilà déjà une heure que nous vagabondons dans les allées, qu’il s’arrête à tous les stands, sans exception. J’aurais pu l’attendre à la buvette avec un bon bouquin. Je préfère garder un œil sur lui. Je dois dire, qu’à défaut d’être intéressante, la balade m’offre de bons fous rires. On trouve de tout, surtout des choses immondes et inutiles, des vieux vêtements à moitié mités, des chaussures sans lacet, des bouquins sans intérêt sur le jardinage dans les années 20 ou encore la bible de la bonne ménagère, des chaises percées, des ustensiles de cuisine d’avant-guerre, valises de régiment,…

Attendez, Étienne a l’air d’avoir repéré quelque chose. Je m’approche. Quelle horreur! Un tapis en crin de cheval. Mais comment peut-il trouver ça beau? Je me demande si je n’ai pas fait la connerie de ma vie en l’épousant  – je vous l’accorde c’est un peu tard pour s’en rendre compte.

Au stand suivant, c’est la cour des miracles, des bibelots à n’en plus finir. Tout est tâché, ébréché, les lampes pointent vers le bas, épuisées, les nounours sont défraichis. Je dois rêver! Il faut que je garde les idées claires et rattrape Étienne avant qu’il ne s’entiche d’une énième absurdité.

Oh là là il prend à gauche, il se dirige vers le cul de sac. Quatre stands perdus au milieu de nulle part. Si on trouve chaussure à notre pied, on sera sûrement leur seule vente de la journée. Avec un emplacement pareil, faire fortune doit être le cadet de leur souci. La vieille dans son transat a tout compris. Voilà qu’Étienne se tourne vers moi pour me montrer sa trouvaille: un clown en papier mâché, le genre de truc qu’un môme réalise pour la fête des mères à l’école primaire. Ce mec a vraiment un problème de goût! Ça ne s’arrange pas avec les année!

Tout d’un coup, il me tend un paquet, un cadeau. Je m’attends au pire. Un vase en forme d’écrevisse! Je souris, dis merci. Pour l’intention uniquement. Et l’originalité aussi, tant qu’on y est. Si ça continue comme ça, l’année prochaine, c’est moi qui me colle aux vides-greniers, j’aurais de quoi faire. Et je ne me sentirais même pas hors-jeu!

Texte écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture – Mai 2017 – Thème: Vide-Grenier

Le chant du souvenir

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Copyright © Vincent Héquet

Ce matin, le champ était désert, le ciel gris, la dune au loin s’ennuyait. Le vent à la musique douce au commencement du jour devient râle, vague que rien n’arrête et la dune reprend vie.

Ce champ c’est le chant de notre enfance, de nos rires emplis de larmes de joie. Je crois entendre des voix à travers l’écran du temps.

Est-ce que tu es là?

Ce champ fut notre lieu de vie pendant tant d’étés, un théâtre à ciel ouvert, une scène grandeur nature, animée. Combien de rôles avons-nous interprétés? Combien de “bravo” scandés? Combien d’éclats de voix? Combien d’acclamations? Combien de rêves dessinés sur la ligne opaque de l’horizon?

Qu’en reste t-il?

La mort a inondé la vie. Elle a fauché la chaleur de ton sourire, le bleu de tes yeux. Elle a kidnappé nos souvenirs sans nous avertir. Le jour est devenu nuit.

Pourtant je résiste. Je refuse l’évidence. Le jour de l’annonce, j’ai filé au grenier, déniché un vieux t-shirt usé dans lequel je te trouvais très beau. Pour moi, tu vis ici, nulle part ailleurs. C’est là que je viens me recueillir quand le manque est trop fort. Le drapeau flotte comme un appel à la mémoire.

Je veux que jamais ne s’efface le souvenir de toi.

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture 303 de Bric a Book.

Dans mes archives #4 – Derrière l’image

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Crédit Image – Pixabay

Derrière la porte, elle l’attend, fébrile, impatiente. Elle sait l’heure, le bruit de ses pas. Elle anticipe sa main sur la poignée puis les effluves de son parfum, qui viendront la faire chavirer dans un océan d’interdits. Elle a pris soin d’ôter son alliance, de la poser sur la table de nuit. Elle sait qu’il fera la même chose en arrivant, leurs alliances s’interrogeront du regard juste le temps pour eux de s’aimer.

Dès le départ ils savaient. Des doutes et de la culpabilité, ils en sont revenus rapidement. Ils n’avaient qu’une vie, même s’ils s’étaient rencontrés au carrefour des leurs, déjà bien installées. La question de tout remettre en jeu ne s’était pas posée entre eux. Elle aimait son mari avec la tendresse particulière des années passées, une forme d’attachement sur lequel elle ne reviendrait pas. Pour les enfants peut-être. Ou parce qu’elle ne se sentait pas d’attaque pour tout recommencer, faire face aux regards de ceux qui pensaient avoir mieux réussi, même si ce n’était que du vent, une belle image sans sentiments. Elle savait aussi que le meilleur était dans cette découverte, ces moments sans compromis, sans justification, ces moments d’abandon dans lesquels elle s’offrait le luxe d’aimer sans promesse, sans serment d’éternité. Il avait lui aussi une vie bien rangée, remplie de dîners à honorer, de fêtes à célébrer, de projets à concrétiser, d’enfants à éduquer. Elle n’était pas une passade et pourtant il ne se voyait pas l’aimer autrement que dans cet espace, dans cet instant volé au temps des obligations quotidiennes, des invitations superficielles.

Une heure par semaine, voilà ce qui leur est donné. Une parenthèse enchantée, savourée, partagée, pleine de passion, d’intensité. Ils font l’amour, souvent, insatiables dans leurs désirs. Parfois ils s’allongent simplement l’un à côté de l’autre, refont le monde comme deux adolescents épris de liberté, authentiques dans leur manière d’être.

Au moment de partir, ils s’embrasseront presque timidement, il y aura comme un léger goût de manque, déjà, dans l’atmosphère de la petite pièce, puis chacun replacera son alliance, reprendra le masque qui lui va si bien, pour être ce que le reste du monde attend d’eux.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture que je suis sur Paris qui avait pour thème “l’image: celle que nous nous faisons des choses, des personnes ou celle que nous renvoyons” – Avril 2017
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Dans son monde

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De sa fenêtre elle imagine le monde. Dans son monde à elle, c’est le silence qui prime. Celui des livres, de l’imaginaire, du rêve. A l’extérieur, les arbres changent de couleur au gré des saisons. Elle perçoit le bruit sourd de la ville au loin. Elle ne parle pas. Les mots sont dans sa tête. Ils ne passent plus. Ses lèvres restent muettes.

Ici c’est son univers, à part, à l’abri des regards qui parfois veulent la faire rentrer dans des cases. Toutes faites. Mal faites.

De sa fenêtre elle imagine le monde. Dans le feuillage des arbres, elle glisse ses pensées. Puis revient en elle, dans sa bulle, là où les mots dansent devant ses yeux. Et lui font oublier le chaos qui tourne en boucle, au loin.

Ce court texte est ma participation au 300e atelier d’écriture de Bric a Book.[:]