Face à ce qui nous dépasse…

Crédit Pixabay

De fil en aiguilles, mes pensées m’amènent là, près de toi. Toi, une fois, deux fois, mille fois. Combien sont-ils, comme moi, à tenter de mettre des mots sur l’inéluctable?

Des longues heures d’attente au verdict. Sous un carré de terre, voilà où je viens te parler depuis 33 ans. De là que je te confie tout, des plus beaux matins aux plus sombres tourments. La vie a basculé doucement. Elle continue sans toi depuis tout ce temps.

Des fils un peu partout pour te maintenir en vie. Quelques jours à peine. Vingt cinq ans plus tard, quelques jours pour quitter le monde. Ta délivrance. Finis la souffrance dans un corps pris en otage. Tu n’avais connu que les centres fermés, ce monde si fragile des enfants qu’on cache par peur d’un peu trop les aimer.

La mort, c’est pour ceux qui restent que c’est le plus terrible. C’est pour ceux qui auraient voulu dire au revoir, ceux pour qui les mots restent suspendus dans une absence insoutenable.

Aucun vie ne se ressemble. Aucun souffle n’est identique. Le tien avait des allures de jeune fille. Un souffle comme le vent dans les arbres. Tu avais cette grâce, celle d’une jupe qui se soulève dans la douceur d’un matin d’été. En un souffle, le cœur qui lâche et l’horreur d’une nouvelle comme un coup de poing.

Tout le monde gardait le silence. C’est vrai que c’était étrange, ton absence, surtout pour cette occasion. Ça faisait, quoi, quinze ans, tout au plus. On avait quinze ans à nouveau quand elle m’a raconté l’accident. Envolée notre adolescence dans les tourments du temps. Tu n’auras jamais mon âge et tu ne verras jamais ton fils devenir grand. C’est toujours très perturbant la plaque au cimetière. La marée a depuis effacé ton visage, nos émois et nos rires.

Je continue de disséquer les émotions de tous ces “presque” abandons, ces matins qui ne ressemblent à aucun autre, ces matins “sans”. Je continue d’égrainer les souvenirs. On ne s’habitue pas, c’est faux. On vit juste avec et on tente de vivre bien, de vivre mieux, de vivre plus fort. Et on se plante aussi, une fois la claque passée. 

Une autre vie. Plus libre. Plus respectueuse de tes idéaux. Je te revois, là, le corps affaibli, sur ton lit de camp, au milieu d’un monde qui ne te ressemblait pas. Là, nous avons eu le temps, de nous re-connaître, le temps d’envoyer chier tous ceux qui disaient que tu ne tiendrais pas. Tu as tenu, un peu plus, juste ce temps pour pouvoir se dire les choses. Un rayon de soleil au dessus des mots-croisés. Chaque jour de passé c’était comme un défi relevé. Et le pardon aussi…

Torturée. Ce sont les mots du journal. Tu sortais du travail. Quelques secondes à peine et le grand trou noir. Ton sourire s’est évanoui. La dernière image de toi, nos pas de danse à minuit moins le quart. Une marche silencieuse pour faire face à l’horreur de ta disparition.

La mort n’a pas d’égard, elle vient vous cueillir, souvent sans crier gare. Un coup franc. Pas de trace d’infraction. Je me suis toujours demandée où on puisait la force pour surmonter les plus grands drames, est-ce qu’il n’y avait pas quelque part quelque chose de plus grand que tout ce qui nous dépasse. 

Rien ne nous prépare à la fin et pourtant nous savons qu’elle viendra. Je crois que l’essentiel est de se dire les choses, toutes les choses, avant que les lumières  ne s’éteignent, ne jamais – pour une fois – reporter à demain les sentiments. Et vivre surtout, intensément, passionnément chaque jour.

16 thoughts on “Face à ce qui nous dépasse…

  1. Tu évoques la difficile survie de celui ou celle qui reste après le départ d’un être cher. L’oubli n’est pas possible , on finit peut-être par vivre avec l’absent . L’essentiel est d’avoir pu se parler et tout se dire afin de ne pas avoir de regrets. Mais c’est tellement difficile ! Tu as su mettre les mots sur le dur combat de celui qui reste ! Bonne soirée Marie Grosses bises

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  2. Un jour ma fille est venue me voir. Elle n’a pas téléphoné. Elle est venue me le dire. J’ai faillit tomber, j’ai dit non c’est pas possible, je l’ai eu hier au téléphone. J’étais hébétée, incapable de marcher, de penser. Ma tête me disait non non non.
    Il était paraplégique, c’était mon petit frère et mon meilleur ami, et presque comme un fils. Je l’ai porté, soigné, lavé, nous avons partagé des pleurs et des rires. Une nuit il a arrêté de se battre, et il m’a laissé là dans cette vie sans lui, sans me le dire.
    La mort fait souffrir les vivants. Merci pour ce très beau texte Marie …

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  3. Bravo pour ce magnifique texte! La disparition de quelqu’un qu’on aime est toujours très dure à accepter, très dure à vivre! On ne peut qu’avancer en faisant un petit pas après l’autre et un jour on se rend compte qu’on n’a pas oublié, non, mais qu’on a appris à vivre avec…ou plutôt à vivre sans!

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  4. Bonjour Marie,
    Ton texte montrecune dure réalité et une grande sensibilité.
    J’ai accompagné il y a des années une personne dans la vie puis la mort. Ces moments sont imprégnés en moi pour toujours .
    Belle soirée Marie
    John

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Un mot doux pour la route...

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