Plaisir par procuration

Crédit Pixabay

Elle vient d’arriver, comme la rosée, toute légère dans sa robe bleue à manches courtes, les jambes nues. Loin des stéréotypes habituels. Je remarque ses lèvres dessinées, au rouge, un trait de crayon tout fin. Ses cheveux disciplinés sont retenus par une barrette peinte, de celles qu’on trouve sur les marchés d’artistes, l’été, au gré d’escapades improvisées. Elle porte des escarpins à talon, pas trop hauts, juste de quoi affiner le galbe de la jambe.

Je l’ai choisie. Pas au hasard. Après l’avoir croisée dans le train un matin. J’aimais la façon dont elle posait ses mains, l’une sur l’autre et son regard absent, perdu dans le paysage. Son livre reposait sur ses genoux. Elle faisait une pause. Je savais son dos bien droit, son cou tendu, ses pommettes rosées. Quand elle s’est levée, j’ai saisi son déhanché avant qu’il ne se perde dans la foule compacte. Elle m’avait fait grande impression.

Elle a accepté ma proposition, sans poser de questions, comme si c’était naturel. Alors même que c’était bien loin de l’être. Un rendez-vous a été pris dans la foulée. Le lieu, l’heure et rien de plus. Un plan tout simple, une demande testée dans les moindres détails. Je voulais être certaine de ne pas me tromper.

Je suis arrivée en avance pour pouvoir encore l’admirer, sous toutes les coutures, accueillir sa présence dans un lieu familier. Son enveloppe, charmante, prédisait une rencontre enivrante. Elle porta ses mains à son cou, défit l’attache de sa robe et la laissa glisser au sol. Son corps alors s’offrit à ma vue, entier, plein, un corps gracieux, rond juste ce qu’il faut. Elle se pencha pour prendre sa robe qui telle une corolle repose à ses pieds. Je ne perdais pas une miette de cet effeuillage que je trouvait magnifique. Je me demandais alors, un instant, si elle procédait toujours de la même manière quand elle se déshabillait ou bien si elle disait souvent oui à ce genre d’idées, quelque peu indécentes.

Maintenant, son visage me fait face et je remarque le khôl sous ses yeux. Des yeux d’un vert profond, semblable à l’herbe fraichement arrosée et baignée de soleil. Ses dessous blancs mettent en valeur sa peau, légèrement dorée. Elle libère ses cheveux qui viennent s’échouer sur sa taille. De longs cheveux châtains. De légères ondulations. Comme des vagues caressant le sable par temps calme. Je n’arrive pas à détacher mon regard d’elle. J’ignore l’heure qu’il est. Je me perds dans la contemplation de sa beauté. Je l’ai parfaitement choisie. Sans savoir ce qui se cachait derrière ses habits de tous les jours. Juste une intuition.

On sonne. C’est lui, il sait, notre secret. Elle comprend alors. Mon visage s’impose. Une image nette qu’elle chasse d’un coup en faisant un pas vers lui. Je le vois, la peur de la toucher, de me trahir. Puis il se souvient que je suis le chef d’orchestre de cette symphonie. Il a tout de même fallu un ultimatum pour qu’il se plie à mon envie, qu’il qualifia de farfelue, d’impensable, de funeste. Il ne craignait rien, ni jalousie, ni représailles. Il pouvait oser un pas franc vers elle.

Je les regarde s’approcher l’un de l’autre, s’attacher l’un à l’autre. Je m’attarde sur leurs mains qui se découvrent et leur corps qui se dévoilent jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que deux territoires sauvages faits de collines et de gorges, de roches et de caves mystérieuses, de désir latent à conquérir. Je les regarde dessiner des histoires sur les murs et sur le sol. Ils vont bien ensemble. Leurs peaux s’accordent parfaitement comme faites pour s’unir. Ils s’offrent l’un à l’autre avec délicatesse et audace.

Mon souhait prend vie, le retrouver comme je l’ai connu, avide, tendu, le corps transi, l’esprit abandonné aux sens éveillés. Capter son souffle, le regarder s’évanouir dans la jouissance. Regarder ses mains danser sur son corps à elle, se délecter de ses gestes, connus sur le bout des doigts, écris et imaginés tant de fois depuis…

Derrière la vitre sans tain, je reprends quelques couleurs, malgré les larmes qui coulent. Elle ne font pas de bruit, elles roulent juste sur ma joue puis sur ma chair assassinée. Rien ne me peut me rendre à la vie, si ce n’est de le savoir, lui, vivant dans son corps, dans le délice de la rencontre charnelle. Mon plaisir ne vit plus que dans et par le sien.

24 thoughts on “Plaisir par procuration

  1. Un très beau billet qui je l’imagine va faire fantasmer quelques uns et quelques unes…. et s’interroger aussi. C’est bien écrit, on entre dans la scène et on se dit… “il fallait oser écrire un truc pareil”. Tu l’as fait et c’est fort bien fait et dit

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Un mot doux pour la route...

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