Posted in Variations Littéraires

Regards d’enfance

@ Robert Doisneau

Papa disait toujours que maman ne savait pas choisir, qu’il ne fallait surtout pas la laisser seule dans un magasin, sous peine de voir le compte en banque s’affoler. Et maman disait que dans le vie choisir c’est compliqué.

D’ailleurs, elle ne savait pas faire. Ni pour les bagages ni pour nous. Elle emmenait toujours la maison en vacances, les pulls d’hiver même en plein été. Papa avait beau lui dire que ça ne servait à rien et que ça ne rentrerait pas dans le coffre de la voiture, elle faisait comme bon lui semblait. C’est à dire n’importe quoi. Et nous suivions, dociles petits soldats.
Lisa était trop petite. Albert et moi bien assez grands pour saisir certaines réalités

Maman ne nous avait pas choisi. Pas plus qu’elle avait choisi sa vie avec papa. Elle ne prononçait pas son prénom, jamais. Elle faisait tout, maman, sans rien demander, si ce n’est le silence. Elle disait qu’elle ne savait pas comment faire avec nous, avec les pleurs de Lisa et nos bêtises farfelues. Elle souriait, voilà et ça passait.
Maman nous aimait, à sa façon, avec ses deux mains gauches et son cœur pas très causant. Sa beauté faisait le reste.
Les autres mamans, ça vous enveloppait de câlins, ça vous bavait des bisous sur les joues devant l’école, ça vous garnissait votre cartable de mots doux, de biscuits “fait maison”.
La nôtre, elle nous disait au revoir sur le trottoir d’en face. On ne savait pas trop ce qu’elle faisait maman de ses journées. Le soir venu, le diner reposait sur la table du salon, on mangeait bien, sauf Lisa qui n’aimait rien et ça gâchait le sourire de maman. Et ça embêtait bien papa. Quand ils avaient le dos tourné, Albert était de tournée de restes, histoire de sauver la soirée. Lisa pleurait quand même. On n’y comprenait rien.

Maman s’est envolée un soir d’été, à la veille des grandes vacances. On avait déjà mis les valises dans le coffre. Toujours trop petit. Elle a dit “pas de bisou ce soir, vous êtes grands maintenant”. On avait pas l’impression de l’être mais bon, c’était maman, alors on a pris chacun la main de Lisa et on la lui a tenu jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Maman a du partir à ce moment là. On entendait la pluie dans la cour, comme si le ciel pleurait pour nous.
La maman qu’on n’avait pas eu. Ou celle qui était passée comme une étoile filante, sans jamais savoir où se poser. On a laissé sa valise au pied de l’escalier et avec papa on a filé vers la mer, vers le sud, vers la vie sans choix compliqué.

Author:

Auteur - Blogueuse et Poète. J'écris comme je respire... Author - Blogger and Poet. Writing is my breath, my voice, my dream...

18 thoughts on “Regards d’enfance

  1. J’aime beaucoup le regard du gamin posé sur celui de sa mère et l’on ressent bien l’incompréhension tout autant que l’acceptation dans les propos tenus. . Mais il y a beaucoup plus dans ce texte, c’est toute la vie d’une famille que tu décris, et l’on imagine sans mal les frangins solidaires et proches de leur petite soeur et le père sans aucun doute dépassé par l’attitude lointaine de sa femme. La fin sonne comme une libération pour eux…

    Liked by 1 person

    1. Merci beaucoup Laurence.
      Oui je ne savais pas si je voulais en dire plus ou pas. Mais c’est ce qu’il y a entre ces lignes.
      Chacun tente à sa manière de vivre avec cette présence, un peu vide.
      Certains départs sont libérateurs en effet

      Liked by 1 person

  2. Quel beau texte. Et tellement émouvant. Oui, c’est cela l’enfance. On ne se pose pas de questions. Pourtant beaucoup de choses nous marquent à jamais. Maman qui s’envole, un jour….. Mais n’était-elle pas déjà parti quand elle était là, ailleurs. Elle ne savait pas choisir, mais a fait le choix sans doute le plus compliqué pour elle, celui de partir.
    Belle et douce nuit à toi, Marie. Je t’embrasse, à bientôt.

    Liked by 1 person

    1. Merci beaucoup SOlène.
      C’est l’avantage de l’enfance. Mais tout finit par revenir, il faut un jour ou l’autre y faire face.
      Parfois les mamans sont trop fragiles pour rester.
      Grosses bises et très belle fin de journée

      Liked by 1 person

  3. Qu’elle est belle et triste cette histoire ! Et bien sûr ça me fait penser aux enfants, à comment ils vont grandir avec une maman qui disparaît comme ça … Mais je pense aussi à cette femme amochée, qui ne voulait rien de tout ça, qui a eu le courage peut être de ne pas faire plus de dégâts … Enfin je sais pas, c’est triste pour tout le monde en fait !
    Plein de bises et un gros câlin pour toi petite Marie.

    Liked by 2 people

    1. Merci Catherine!
      Je crois que les thèmes de l’enfance et de la maternité me poursuivent en ce moment! Et pas qu’en ce moment d’ailleurs.
      Il y a parfois tant de silences, tant de maux qu’on voudrait comprendre et tout un pan de nos histoires qui reste inaccessible.
      Je t’embrasse bien fort et t’envoie de tendres pensées

      Liked by 1 person

Un mot doux pour la route...

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.