Mon héritage

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Crédit pixabay

Je viens d’une lignée de femmes avec comme empreinte génétique le gout du malheur.

Du moche on parle beaucoup.
Du beau on se garde. Chez nous le beau est tabou, la joie est montrée du doigt. Elle cessera. C’est peut-être la seule certitude que l’on a. La vie n’est vécue que dans la contrainte et la souffrance.

Chez nous les hommes sont des lâches, ils sont faibles et sans tact. Ils répondent à notre besoin de “trop peu” mais ça on l’ignore ou on le cache.
Il faut être sage ou un peu marabout pour se faire une place chez nous. Il faut être un peu fou pour croire que notre bonheur redonnera quelques couleurs à la grisaille dans laquelle on se complait.

Chez nous, on dissèque tout avec une frénésie malsaine. On mène des expériences. On déterre des secrets, des silences. On brandit des absences comme une énième preuve de notre statut de “victime” dans la marche implacable du temps.

On ne jure que par le triste, par les mariages qui ne fonctionnent pas, par les maladies, les pires maux de l’espèce humaine. Le chagrin est notre moteur, notre bouée de secours quand tout va un peu trop bien, quand il n’y a guère d’ombre à portée de regard – où se cache t’elle donc alors? – notre raison de vivre, notre insolente satisfaction.

Un coup de blues est presque synonyme de célébration. On va pouvoir aller creuser là où ça fait mal. On va pouvoir se vautrer dans le luxe de ce qu’on ferait à la place de. On va pouvoir s’empiffrer de nauséabond, de tristesse, de plaies à vif. Comme des camés en manque. Ça nous tue de l’intérieur, ça nous étouffe, ça bouffe toute notre énergie. Mais on est vivant. On survit. On a des raisons de se lever chaque matin. On a un but, une vision à long terme. On se sent utile, enfin.

Le bonheur c’est un peu trop plat pour nous. Pas assez d’épices. Pas assez de saveur. Ça ne blesse pas le bonheur. C’est un peu vide aussi. On le dit, et après?
C’est une illusion, qui ne dure qu’un temps. Un mensonge qui nous fait croire que, et puis la chute, fatale. Forcément.
Il nous faut un fil sur lequel tirer, un morceau de peau à triturer. Il nous faut des blessures à panser. La vie c’est sale et compliqué. Alors quand c’est léger et doux, c’est forcément voué à l’échec.

Mon héritage est un bateau qui prend l’eau, un navire pillé de ses plus belles parures. Soit on coule avec lui. Nos repères en la matière sont faussés. Alors on préfère parfois aller vers ce qu’on connait le mieux, même si ça nous brise. Soit on s’en détache. Difficilement. Parce que la lignée tient à nous. On est la pérennité de son système de pensée. Sans nous, elle vacille. Notre adhésion lui donne encore du pouvoir. Alors on arrache doucement le pansement. Ça tire, ça tiraille. Mais à mesure qu’on arrache, à mesure que les verrous sautent, à mesure que les voiles se lèvent, on se sent mieux, plus serein, plus en phase avec sa vie.

J’ai longtemps souhaité me soustraire à cette pression, à l’amertume, à la violence de cette vision de la vie. J’ai lutté et j’ai plongé aussi. J’ai pris la tasse. J’ai pensé que j’étais voué à souffrir pour exister. Fut un temps plus je souffrais, plus j’existais. J’étais devenue le pure modèle de ce que je fuyais. Mais je voulais être digne de ma lignée, ne pas décevoir. J’avais besoin de leur aval pour avancer.

J’ai encore en moi quelques mémoires incrustées qui refusent de céder la place. Je ne rejette pas ce modèle, loin de là. Je ne me rebelle plus contre cet ordre établi. J’ai intégré que je n’ai pas vocation à le changer. Les femmes de ma lignée se sont construites sur ces identités. Elles ont fait du mieux qu’elles ont pu. Elles sont ma source, pas ma destination. Elles sont mon lieu, pas l’unique. Elles sont l’origine mais ne déterminent pas mon avenir.

Je tremble encore quand je le perds dans la foule opaque d’un grand magasin, quand je crie son prénom et que seul le vide me retient.
Je tremble encore quand on se sépare, pour quelques heures, quelques jours, les vacances. Quand je lui dis au revoir et que j’aimerai être magicienne pour retenir les secondes, quand j’aimerai qu’il n’ai pas à partir tout en étant en phase avec mes choix.
Je tremble à l’annonce d’une naissance. J’ai fait le deuil de cet autre enfant que je n’aurai pas. Comme une grande, un jour après l’autre. De cette famille qui se résume à nous deux. Et l’infini…
Je tremble à l’annonce de la mort qui emporte ceux que j’aime. Et pourtant je sais que la nuit, dans chaque étoile, me les ramène.

Je tremble mais je ne cède plus à la tentation des pires scénarios.
A toutes ces pensées tourmentées.
A tout ce chaos qui, entretenu, s’incruste dans le quotidien et vient jouer avec nos failles.
C’est un combat encore délicat. Je sais aujourd’hui que toutes ces blessures que je porte ne m’appartiennent pas. Je les rends à qui de droit.

Je suis née pour le beau.

36 thoughts on “Mon héritage

  1. Triste de croire qu’on est pas né pour le bonheur. Contente de lire qu’aujourd’hui ces blessures que tu portes ne t’appartiennent pas nécessairement!

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  2. Arriver à se mettre à distance, à redonner ce qui leur appartient à leur propriétaire, avancer plus légère vers la maturité. Tu verras que tu apprécieras ça quand tu regarderas le chemin parcouru. Se dire que vieillir, c’est chouette !

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  3. Il existe des individus qui se persuadent être les victimes innocentes d’un sort qui s’acharne, mettant en avant l’événement malheureux compulsif comme extérieur et indépendant d’eux. L’Homme s’est d’ailleurs toujours défendu de toute implication volontaire ou involontaire lorsqu’il se voit soumis à ce qu’il nomme « destin », laissant ainsi à une force magique, supérieure, surnaturelle, inévitable, décider de sa vie : la mauvaise étoile..
    Penser que la fatalité régit notre vie est une forme de défense visant à s’ancrer dans un processus de passivité et de victimisation. De fait, c’est se délester de toute responsabilité inhérente à chacun quant à ses choix ou ses non-choix, ses engagements, accepter la résignation et laisser la destinée agir à notre place… Ce qui compulse devient alors symptôme, symptôme des parents, de la famille, subsistant depuis des générations. En effet, le sujet est pris dans la chaîne des générations, dans les filets de son histoire familiale transgénérationnelle. Il vient au monde chargé de schèmes identificatoires inconscients et s’inscrit malgré lui dans des fixations filiales qui s’attirent et se complètent, se font l’écho de pathologies, de secrets, de dettes et de réparations, de telle sorte que l’individu ne semble avoir que peu de liberté face à un tel poids…Jusqu’à ce que quelqu’un comme toi, décide de briser ce shéma…

    .

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    1. Exactement Sabine. Et avec le recul, on se rend compte de tout ça, de ce poids, de cette loyauté.
      C’est le jour où j’ai pris ma part de responsabilité dans mon histoire avec le père de mon fils que j’ai commencé à guérir.
      Là c’est pareil.
      Rien n’est inscrit dans le marbre, nous n’avons pas à perpétrer des traditions aussi nocives.
      Après tout est question de pouvoir les identifier et de briser le schéma.
      Merci pour tout

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  4. Cela s’appelle des “mémoires erronées” et nous en avons tous. Et malheureusement, parfois, la mémoire “génétique” est plus forte que celle du passé vécu, va savoir pourquoi. Le meilleur moyen effectivement de s’en débarrasser, c’est d’apprendre à se connaitre et à regarder la vie avec lucidité 🙂 Bravo à toi 🙂

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  5. Merci Marie pour ton très beau texte qui me parle et fait écho en moi. Difficile de se défaire de son héritage familiale. Moi j’ai décidé de dire Stop et de reprendre ma liberté. Bonne journée. Bises douces.

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  6. “Elles sont ma source, pas ma destination. Elles sont mon lieu, pas l’unique. Elles sont l’origine mais ne déterminent pas mon avenir.”
    Tu as tout dit, dans ces quelques mots. Et ton futur, c’est toi qui le construis, pas elles.

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  7. Comme j’aime ton texte, sans doute parce que ma lignée est un peu semblable à la tienne … Pour leur plaire, on a fait comme elles, un temps, mais au fond un jour on comprend que ça marche pas pour nous … sache qu’il y a des personnes qui naissent pour briser les lignées amères, pour ramener le beau et le bonheur sur terre. Je crois bien que tu en fais partie. Bises affectueuses Marie.

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    1. C’est exactement ça Catherine, pour leur plaire, par devoir de loyauté aussi, pas peur de la manière dont notre affranchissement va être vu, accepté.
      Merci beaucoup pour tes mots si touchants. Je crois qu’un jour on sait ce qui fonctionne pour nous et alors il faut y aller. Briser ce lien devient une évidence.
      Je t’embrasse très fort. Prends soin de toi Catherine.

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      1. Salut Marie,
        Je savais déjà que tu dirais ça. Je crois bien qu’un cycle vient de se terminer.
        En conclusion, je ne pense pas repartir aussi promptement.
        Je t’embrasse Marie.
        A plus tard.
        Tony

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  8. Je le trouve merveilleux de conscience, ton texte. Entre loyauté et besoin de guérison, trouver sa place, son rôle dans sa ligné est parfois un chemin tortueux et déboussolant.
    C’est beau, ce travail que tu fais pour avancer et te libérer, vraiment !

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    1. Merci beaucoup Sophie. Oui c’est la loyauté qui m’a empêché pendant longtemps d’avancer. Et puis vient un temps où on se rencontre qu’on est plein d’aspérités, de colère, qu’on est plein de blessures qui ne sont pas les nôtres et cela nous bloque dans notre vie, dans nos projets. Il faut réagir. C’est comme ça que j’ai commencé ce travail de guérison et libération
      Merci pour ton soutien

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  9. Nous sommes certainement tous nés pour le beau, le juste et sagesse. A nous de choisir ce que nous voulons même si nous ne sommes pas égaux dés la naissance. Notre famille nous détermine, notre culture ou inculture nous détermine, notre physique et notre caractère nous déterminent…
    Les hommes ne sont pas l’ennemi des femmes…
    Belle soirée
    Amities
    John

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    1. Oui certains le pensent et construisent sur ces bases solides. D’autres croient en la fatalité. On ne peut faire ni être à la place des autres. A chacun de trouver sa place.
      Je sais pour les hommes et les femmes. Mais certaines femmes et certains hommes sont loin de se voir alliés.
      Merci John et belle fin de journée.
      Amicalement

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      1. Merci à toi.
        Nous avons des vies aux contours parfois difficiles, ce qui a été mon cas. C’est aussi pour cette dernière raison que je te comprends
        Belle journée
        Amities
        John

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  10. Quel texte bouleversant… Merci pour ce partage intense.
    Je crois qu’on peut choisir le bonheur, bien qu’on parte parfois d’un mauvais pied. On peut choisir l’acceptation et ne plus subir tout comme un fatalisme.
    Et c’est ça qui rend courageuse. 🙂

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Un mot doux pour la route...

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