Day: June 3, 2019

C’est comme ça!

© Edan Cohen

Pourquoi les poulets de Madame Germaine marchent pas droit ? Pourquoi Oreste il n’a pas son papa ? Pourquoi les nuages pleurent ? Pourquoi la maitresse elle a pas d’enfant ? Pourquoi il y a une croix blanche au fond du jardin ? Pourquoi le curé il nous regarde toujours de travers ? Pourquoi la maman d’Elsa elle vient jamais la chercher à l’école ?

« C’est comme ça ».

Tout était « comme ça » chez nous. Ou bien interdit. Papa parlait peu. Mémé parlait pas. On ne savait pas non plus pourquoi. On ne savait rien. Maman scandait ses « c’est comme ça » à longueur de journée. Je crois qu’on l’énervait à poser plein de questions. Elle secouait la tête dans tous les sens et nous envoyait dans le jardin, quand on dépassait les deux pourquoi dans la même minute. Il faut dire que nous, on était curieuses. Trop sûrement.

On avait déjà surpris le mari de Madame Germaine qui revenait de la messe et qui marchait aussi peu droit que ses poulets. On n’avait rien dit.  Et on avait entendu la maitresse confier au curé qu’elle était stérile. Même pas la peine de demander la signification de ce mot. Un jour, Émilie avait tenté sa chance, avec autre chose qu’un pourquoi. « Dis maman ça veut dire quoi être cocu ? ». Elle s’était pris une claque magistrale.

On ne voulait pas grand-chose, juste savoir ce qui se cachait au-delà des murs de pierre. On voulait aller plus loin que le village et les champs de blé. Pousser la porte. Découvrir le monde. L’interdit nous passionnait.  « C’est comme ça » nous paraissait réducteur. Alors un matin, Émilie et moi, nous avons pris notre courage à deux mains et nous avons poussé la lourde porte de derrière, celle qui donne sur la ruelle. Quand on passait pour aller au marché avec maman, elle nous poussait sur le côté, comme si l’endroit était maudit. D’ailleurs elle se signait toujours. Et nous aussi, par habitude.

Ce jour-là, dans la pénombre du jour qui pointe, c’est pleines d’excitation et d’appréhension mêlées que nous nous sommes aventurées au-delà des limites imposées. Finis les “c’est comme ça”, nous allions enfin obtenir les réponses à nos “pourquoi”?

Ce texte est ma participation à l’atelier 327 de Bric A Book.

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