Au nom de…

Article paru pour la première fois sur le blog en 2017 – MAJ 28.01.2019

Sur sa page Facebook, personne ne peut imaginer ce qu’elle vit. Elle pose avec lui. Ils sourient tous les deux. Les autres doivent croire qu’ils sont heureux.

Derrière l’écran, une autre histoire se dessine. Ils viennent de rentrer des courses. Elle court dans la chambre, se roule sur le lit. Elle attend. Elle guette les pas dans le couloir. Elle a pris d’abord soin de fermer à clé la porte de la chambre des enfants. Elle l’entend l’appeler. Elle respire. Elle ne sait pas comment faire ni quoi dire. Elle voudrait s’éclipser le temps de retrouver ses esprits, le temps de s’apaiser pour que sa colère soit moins vive. Elle tente de se réfugier dans la salle d’eau.

Trop tard.

La nuit est passée par là. Sur le lit, elle regarde ses plaies, ses bleus. Elle ne peut plus bouger. Elle sent son corps se raidir. Il dort à côté. Il faudrait qu’elle aille voir si les enfants vont bien. Mais comment faire pour qu’ils ne se rendent compte de rien. Elle se force à se mettre debout malgré la douleur, elle enfile une robe longue, enroule un foulard autour de son cou. Elle fait attention de ne rien bousculer, de ne rien faire grincer. Les enfants dorment paisiblement. Tout va bien. Elle lui demandera pardon quand il se réveillera. Il lui dira encore une fois qu’il s’excuse de lui avoir fait du mal ou il ne fera aucune remarque, c’est peut-être pire.

***

Sur la photo, il sourit. Elle est belle elle aussi. Les gens les envient. Il ne comprend pas pourquoi il est si triste pourtant. Elle ne le tape pas. Elle ne l’insulte pas. Elle le méprise, mais c’est parce qu’il ne l’écoute pas. Ce ne sont pas ses mots qui font mal, c’est son silence. Le traumatisme est intérieur.

Quand ils sortent, il donne le change. Toujours. Ses absences, il ne les remarque même plus. Sa présence est toujours sous condition. Il l’aime et si parfois il perd pied, ce n’est jamais de sa faute à elle. Il a depuis longtemps transformé chacun de ses défauts en de glorieuses qualités. Si quelque chose cloche, c’est de sa faute à lui. Il se sent nul, seul, perdu. Une prise d’otage invisible en plein Paris. Et au-dessus de sa tête la pire des menaces, celle de se voir privé de ses filles.

***

Il ne sait plus. Ses parents non plus. Il ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas heureux , pourquoi sa sœur ne lui parle plus depuis qu’il s’est marié. Sa femme, il l’aime, même quand elle crie, parfois elle devient hystérique, le menace de partir, de faire de sa vie un enfer, c’est vrai, mais elle se radoucit. En public, elle fait attention à lui. Il travaille dur, elle attend à la maison. Il rentre le soir, prépare le dîner, elle attend d’être servie. Mais bon chacun son histoire et chacun sa façon de mener sa vie. Ses amis aussi ont fui. Ils n’ont pas compris son choix. Ils doutent de l’amour qui les lie.

Parfois quand il rentre la porte est fermée, il passe la nuit sur le pallier. Aux premières lueurs de l’aube, il retourne au boulot, les yeux gonflés. Tout le monde sourit, tout le monde s’imagine une histoire, après tout c’est facile, il est jeune marié! A qui peut-il se confier?

***

Ça fait mal, quand il entre, ça brûle. Quand il s’allonge, ça brûle. La chambre à coucher est devenue son enfer. Çà peut s’arrêter là. Une fois que la porte est franchie, elle respire à nouveau. Tout va bien. Elle part travailler comme si de rien n’était, retrouve ses collègues, blague autour d’un café. Elle retarde au maximum l’heure du retour à la maison, espère que quand elle passera la porte les enfants seront lavés, prêts à dîner. Elle fera bonne figure, c’est devenue une seconde nature. Et puis elle regardera l’horloge au mur, comptera les minutes qui lui reste avant son sacrifice journalier. Parfois, c’est moche. Parfois, insensé, parfois cruel.

Elle aurait dû partir au premier “non” qu’il avait refusé d’entendre, à la première fellation imposée, à la première pénétration forcée.

***

Ces textes sont tirés de faits réels (histoires partagées par d’autres, anonymes, amis). On parle souvent des femmes victimes, rarement des hommes, pourtant cette violence aussi existe.

 J’ai souvent entendu dire « à la première claque tu pars ». Aujourd’hui j’ai envie de vous dire « à la première claque, il est déjà trop tard ». La première claque n’arrive pas par hasard. Le terrain est préparé à l’avance.  A chaque « pas si grave », la violence prend de l’ampleur, le bourreau tisse sa toile.

Ces textes ont été écrits pour toutes les victimes de l’ombre, pour toutes celles et ceux qui luttent pour mettre fin à ce génocide humain. J’ai envie de dire au monde de se réveiller, d’ouvrir les yeux devant ces tragédies du quotidien, qui se passent sur nos paliers, à deux pas de nos vies bien rangées, que ces femmes et ces hommes nous les croisons tous les jours, qu’ils arpentent les rues à nos côtés, qu’ils ne sont pas à part, qu’ils font partie intégrante de notre société et que le mal dont eux et leurs enfants sont victimes, il faut le combattre à tout prix et l’enrayer.

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23 thoughts on “Au nom de…

  1. Cela me rappelle bien des choses…J’ai attendu trois claques avant de claquer la porte…
    Onze ans ont passé, je me souviens avec tendresse de cette autre moi toute timide et craintive…
    Je remercie le Ciel de m’avoir donné ce sursaut qui m’a permis de quitter cet enfer…

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    1. Merci d’avoir lu Rachel, je sais que ce n’est pas simple.
      Je remercie le ciel aussi. Je me dis souvent qu’une seconde peut changer une vie (plusieurs aussi) !
      Je suis heureuse que cette seconde nous ai fait choisir un autre chemin Rachel.
      Je t’embrasse.

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  2. Comme dit dans l’un des textes : à qui se confier ? A qui peut on dire ces horreurs ? Ce n’est pas évident. Il y a le vernis, tout lisse et parfait. Parfois, il craquèle mais pas suffisamment pour que les autres n’entraperçoivent ce qui est vécu dans le huis clos familial …
    Et en effet, comme tu dis : à la première claque, au premier viol, il est malheureusement déjà trop tard car le terrain est trop bien préparé, depuis bien longtemps.

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    1. Oui ma belle. En parler ça pourrait être bien. A qui? C’est une autre histoire.
      Il faut beaucoup d’empathie, de bienveillance, pour écouter sans juger, sans donner son avis…Ce n’est pas donné à tout le monde.
      L’important c’est de pouvoir s’en sortir. Puis doucement de reconstruire. Se reconstruire.

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  3. Bravo…Je trouve ton texte très fort de simplicité…Pas de grands discours, juste une réalité brute, crue…Suffisante à elle-même malheureusement…Et parler de l’envers du décor, des hommes maltraités aussi, est évidemment une nécessité…Les mécanismes ont beau être différents, la violence s’exprimer d’une autre façon, elle n’en est pas moins réelle…Merci d’essayer d’éveiller les consciences à ce sujet trop souvent passé sous silence…

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    1. Merci emily.
      Certaines personnes ont trouvé par le passé que mon écriture était très simple justement pour parler de ça. Toutefois je trouve qu’il n’y a pas meilleur que la réalité brute, crue, comme tu le dis, car c’est celle qui est vécue. C’est glaçant alors pourquoi en rajouter des couches?
      Je crois qu’il faut en parler, encore et toujours. Et surtout sensibiliser les gens à cette violence qui détruit tant de familles, tant de vies.
      Merci pour ton soutien.

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  4. Tant de drames se jouent en cachette alors qu’à la face du monde les victimes essaient de donner le change en souriant ! J’ai si souvent entendu que les histoires de couple doivent rester privées ! C’est avec une telle attitude que les drames éclatent car les gens veulent ne pas être concernés ! Grosses bises et belle semaine Marie

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    1. Moi aussi je l’ai entendu et ça me mettait hors de moi Paulette!
      Les gens préfèrent fermer les yeux…comme ça ils ont l’impression que ça n’existe pas.
      Grosses bises et merci – toujours – pour ton soutien, même sur des textes qui rappellent évidemment des souvenirs.

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  5. Des situations de ce genre sont une plaie et un drame. Je suis heureuse de ne jamais les avoir vécues et n’ai pas d’amies qui les ont vécues non plus mais je sais, j’ai lu beaucoup sur le sujet, j’ai vu des collègues arriver autrefois avec des bleus inexpliqués et surtout inexplicables. Le monde semble ne jamais devoir changer, les hommes ne s’amendent pas et pour quelques uns encore, beaucoup sans doute, la femme reste un objet dont ils peuvent disposer à volonté, y compris en lui donnant des coups

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    1. J’en suis heureuse pour toi Marie.
      C’est surtout une histoire de violence, de personnalités. Malheureusement les hommes ne sont pas exempts de cette violence. C’est déjà difficile pour une femme d’en parler, pour un homme, c’est la loi du silence. C’est presque pire…

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  6. J’arrive mal à imaginer la situation et je suis conscient qu’il y a sans doute un peu de sexisme dans ma façon de penser. Je conçois plus facilement une situation d’une dépendance financière et économique (plus souvent de la femme) qui amène une personne à tolérer l’intolérable violence par peur de l’inconnu, par peur de se retrouver sans ressource, parfois (souvent) avec des enfants en bas âge. Je comprends moins la dépendance affective, la peur d’être seul qui amène à accepter ces mêmes comportements intolérables. Quand on a une certaine autonomie financière, il est plus facile de dire NON, de quitter, mais c’est plus difficile de mesure l’indépendance affective. Si on doit par ailleurs nécessairement intervenir comme société pour interdire, punir cette violence, on doit aussi, je pense impérativement aider ceux et celles qui la subisse pour leur donner les outils, leur permettre de regagner l’estime d’eux-même et faire des choix qui les mène vers des relations plus saines.

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    1. C’est difficile à comprendre de l’extérieur, même quand on l’a vécu soi-même, c’est pour dire.
      C’est un phénomène d’emprise. On se sent pris dans un piège et quand on le comprend, c’est déjà trop tard pour en sortir.
      Il y a une ascension de la violence, ça ne se passe pas du jour au lendemain. Le travail de sape commence vite, la confiance se délite, le vide se fait autour de nous…
      Plus on en parlera, plus on ouvrira de portes pour que cesse cette violence sournoise. Plus les personnes victimes, hommes comme femmes, se sentiront libres de se confier. Le problème aujourd’hui c’est qu’il y a encore beaucoup de culpabilité autour de la violence. Sans compter qu’elle ne s’arrête pas le jour où on part. Elle s’arrête le jour où on reprend confiance, le jour où l’emprise n’a plus de pouvoir sur nous…
      Oui il faut aussi prendre le problème en amont Pierre – la confiance en soi est un travail important, essentiel.

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Un mot doux pour la route...

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