Éléonore

Crédit Pixabay

Il est 11h30. La cérémonie aurait dû être terminée à cette heure. Nous aurions marché, Éléonore et moi sur le parvis de la mairie; direction l’église, perdue au milieu de la foule des grandes cérémonies. Elle, avec son sourire radieux et moi, avec mon sourire heureux. Quel beau couple auraient murmuré les badauds venus pour l’occasion, les passants en entendant les cloches sonner. Et ces mots auraient suffit à envoyer valser au loin, très loin, les réticences de ses parents, des miens.

Qu’est-ce que j’ai fait? Comment ai-je pu? Ne pas y aller…

Ils doivent tous penser quelque chose de moi à cette heure avancée de la matinée. Ses parents surtout. Ses parents, si imbus de leur personne, si riches, ses parents tape-à-l’œil qui rêvaient d’autre chose pour leur fille unique. Un commis de cuisine! Quelle farce! On ne parlait pas d’amour dans ces familles là. On causait argent, succès, cabinet de papa à mettre entre de bonnes mains.

Et s’ils se faisaient du souci? Qui sait! Peut-être qu’ils se rongeaient les sangs. Peut-être qu’après tous les bâtons qu’ils nous avaient mis dans les roues, ils se sentaient coupables. Non. Je rêve. Ils doivent être aux anges, bien au contraire, presque une aubaine pour eux. Les prétendants ne manquent pas. La raison l’emportera. Éléonore…

Si je pense à elle, je vais flancher. Je ne peux pas. Pas maintenant. Elle mérite tellement mieux. J’aurai dû mettre depuis longtemps un terme à cette mascarade. Je n’aurai jamais dû poser mes yeux sur elle. Mes chances étaient faibles qu’elle me témoigne le moindre intérêt. Et pourtant. Je pensais que nous pouvions nous aimer. Sans le mariage. Le mariage fut la goutte d’eau, une de plus, une de trop. Mes parents savaient, n’avaient cessé de me mettre en garde. On ne se mélange pas. Pas avec des gens comme ça. Éléonore n’était pas – comme ça.

Mon Dieu, Éléonore, dans quel état doit-elle être? Entend-elle déjà la sempiternelle ritournelle “ce n’est pas faute de t’avoir prévenue!”. Comme j’aurai aimé lui épargner cela, l’aimer pour la vie, loin de toute cette folie. Il fallait qu’un de nous renonce. L’épouser revenait à épouser un clan, à rejeter celui dans lequel j’avais grandi. Mes parents n’étaient pas à la hauteur des diamants de la reine-mère, des écuries de beau-papa. Les parents d’Éléonore n’étaient pas à la hauteur des miens, des gens simples certes, mais humains, oui profondément humains. J’assumais mes origines modestes. Je ne souhaitais pas commencer à en avoir honte. Ma famille c’est mes racines, mes fondations, ma terre, ma patrie.

Éléonore. Son prénom revient encore. Je ne pense qu’à elle. Comment l’ignorer? J’imagine son visage, ses larmes sur ses joues, sa peau blême aussi pâle que sa robe.

Mes parents? Ils comprendront. Mon père fera la gueule, un peu. Il me dira ce qu’il pense, d’homme à homme. Il aura raison. Ma mère ne dira rien, elle reprendra le cours de sa vie avec une cicatrice au coin du cœur. Elle aime beaucoup Éléonore. Elle sera juste peinée. Les parents d’Éléonore me détesteront, juste pour la forme.

Éléonore. C’est elle qui paiera le prix fort. J’aurai dû lui dire avant. J’aurai dû être courageux. J’aurai dû tant de choses. Je n’ai rien fait. J’ai laissé le silence faire le sale boulot. J’espère seulement qu’à l’heure qu’il est, personne ne fait le tour des hôpitaux, pour savoir s’il m’est arrivé quelque chose, que personne ne se décarcasse pour moi. Je ne le mérite pas.

Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture avec pour thème: le mariage, quand un des mariés manque à l’appel & différences de milieu social.

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17 thoughts on “Éléonore

  1. Un texte fort, très bien écrit ! Tu évoques une situation douloureuse et brutale. Mais l’amour aurait-il pu perdurer dans un tel contexte social ? Dans un cas comme celui-là, la solution est de s’envoler vers d’autres cieux ou…de rompre mais peut-être pas de façon aussi lâche ! Grosses bises

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    1. Je ne sais pas, je ne pense pas, parfois les différences sont tellement grandes que l’amour ne suffit pas Paulette.
      Après il y a la manière de faire / dire les choses en effet.
      Grosses bises et merci aussi

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  2. C’est plus fréquent qu’il n’y parait les futurs mariés qui ne viennent pas (ou le contraire) laissant l’autre dans une douleur cruelle…. Mais pour se marier il faut être sûr, y aller le coeur battant, sans crainte et si on a des peurs, des doutes… il faut avoir le courage de renoncer. Joli texte

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  3. WOW c’est crûment triste et beau. Je ne sais pas si tu lis les réponses après avoir commenté sur mon blog donc au cas où je te remercie ici d’avoir acheté l’ebook. J’ai hâte d’avoir ton avis, et je crains en même temps qu’il ne soit pas à la hauteur. Tu me diras.

    Je t’embrasse.

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  4. J’aime beaucoup ce texte ! C’est arrivé à une amie de mes beaux-parents, en couple depuis 20 ans avec un homme, père de leurs enfants. Ils ont décidé de se marier, il n’est pas venu le jour du mariage…! :-/

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  5. Tous des lâches 😀 Dans ma vision romantique de la chose, Eléonore se serait enfuie avec lui pour construire une vie ailleurs. Evidemment, le thème s’était que l’un des deux se barre, alors… Je ne connais pas la richesse mais le clan, oui et oh, non merci, plus jamais ça. Joli texte!

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  6. C’est si beau et pourtant si triste, si âpre… Ton texte décrit bien ce que peuvent (parfois) détruire de telles différences de castes et de statut social. Il semblerait que malheureusement, l’amour ne suffise pas toujours.

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Un mot doux pour la route...

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