Et un jour, devenir maman

Crédit Pixabay

Je le regarde rire aux éclats. J’entends mon rire qui fait écho au sien. La soirée a été calme, douce, drôle, apaisée. Nous avons pris notre temps, ce temps qui nous file trop souvent entre les doigts, ce temps que nous tentons de garder pour nous deux. Temps propice aux confidences, à l’évocation de souvenirs, temps de lecture, de câlins et de contes qui changent perpétuellement de fin.

Quand il a été couché, qu’il s’est endormi sans bronché, que je suis allée voir si tout allait bien, je me suis souvenue…

De nos débuts. Je l’ai déjà écrit ici. Certaines mères se sentent mères tout de suite, dès le petit “plus” sur le test, dès la naissance. Je ne fais pas partie de ces femmes. Je ne saurai dire aujourd’hui si notre enfant était un souhait commun, s’il découlait d’un projet de vie. Je l’ai désiré. Mais dans quelle mesure? Était-ce un désir inconscient de sauver une embarcation qui prenait l’eau de toute part? Je ne saurai le dire. Ma seule certitude c’est que mon enfant m’a sauvé la vie. J’ai conscience d’avoir eu cette chance de partir avant qu’une vie de famille ne se crée. Si j’étais restée, aurai-je eu le courage de partir? Ou aurai-je choisi le sacrifice que font beaucoup, d’une vie dépourvue d’essence, de sens, une vie de larmes et de drames? Les enfants restent encore et toujours notre meilleure excuse face à de tels choix.

A la maternité, oui j’ai ressenti quelque chose, quelque chose de fort. Je me suis sentie invincible le temps de le tenir contre moi. Puis au matin les fantômes ont ressurgi, les peurs se sont matérialisées, l’envie que tout ce scénario ne soit qu’un atroce cauchemar. Face à ma réalité, j’ai pris une claque magistrale.

J’ai tout mis en œuvre pour ne pas m’attacher à mon enfant. Aussi scandaleux que cela puisse paraitre, je ne me sentais pas d’attaque à être sa mère. Je ne voulais pas dépendre de lui pour m’en sortir. Je ne voulais pas qu’il porte ma peine, mon chagrin. Qui plus est je vivais dans la crainte omniprésente qu’on me le prenne – la justice pas si juste – son père. Et tous ces bien pensants qui me rappelaient l’épée de Damoclès au de ma tête, la menace de l’enlèvement.

Quand je suis arrivée à Paris, je l’ai laissé, soulagée, aux bons soins de mes parents. Je savais qu’avec eux il avait la sécurité affective nécessaire à son épanouissement. Je me suis longtemps dit que si je disparaissais, il serait aimé, protégé – le principal pour moi. Et j’ai souvent eu envie de disparaître. Puis nous avons vécu ensemble, avec un florilège de peurs qui ne cessait de prendre de l’ampleur:  peur d’être seule avec lui, peur de ne pas lui donner assez d’amour, peur de ne pas trouver ma place, peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur. J’avais l’impression que loin de moi il grandissait mieux.

Les premières années ont été dures. A tout points de vue. J’avais l’impression de mourir un peu chaque jour, tout en essayant de me sortir de tout ce chaos oppressant. Si bien que je n’ai jamais eu de mal, ni de le laisser à la crèche ou à l’école. J’avais plus confiance dans les autres que dans mes capacités à moi. J’avais besoin que ma vie soit réglée comme du papier à musique pour pouvoir poser un pas après l’autre. Je vivais le cœur lourd gangréné par une colère sourde que je laissais éclater une fois la porte fermée, face à lui qui n’avait rien demandé. Je m’effondrais en larmes le soir. J’étais une mère en équilibre, désorientée, une mère qui n’en pouvait plus, ne savait plus quelle direction prendre, pleine de points d’interrogation.

Je tentais toutefois, à chaque instant, un travail en profondeur, pour faire taire les démons, m’affranchir du passé, pardonner. Pour moi. Comme pour lui. Car entre temps, l’amour s’était frayé un passage. Je le lui disais d’ailleurs souvent. Je lui disais que je l’aimais et que je n’y arrivais pas tout le temps. Je lui disais mes forces et mes failles. Je me répétais que j’allais y arriver, que nous allions être heureux. Parce que c’est le choix que j’avais fait, le choix primaire du départ. J’avais choisi la vie.

Et contre toute attente les heures sont devenues plus légères. J’ai accepté de lâcher prise, de ne plus tout contrôler. J’ai accepté de le regarder pour ce qu’il était, un être unique, qui ne serait jamais moi, que j’allais juste guider sur le chemin de la vie pour qu’un jour il vole de ses propres ailes. Un jour j’ai accepté la tâche confiée, même si elle me parait rude par moments, j’ai pris conscience de mes responsabilités et le parti de me faire davantage confiance. Je me suis pardonnée me choix, mes errances, mes angoisses. J’ai accepté qu’il y en aurait d’autres. Notre relation a pris une autre dimension, plus juste, plus sereine, plus joyeuse. Il fallait en passer par là. Il fallait que nous apprenions l’un de l’autre, l’un avec l’autre. Ce cheminement aura été douloureux et salvateur.

Je suis devenue mère avec le temps, maman avec lui.

Et vous la maternité (ou la paternité), vous l’avez appréhendée comment?

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16 thoughts on “Et un jour, devenir maman

  1. Sweet-Things September 11, 2018 / 10:40 pm

    Beau cheminement
    Ton courage est impressionnant, tant celui de t’être battue pour t’en sortir que d’avouer ce que beaucoup préféreraient cacher

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    • Latmospherique September 19, 2018 / 10:19 am

      Merci beaucoup. Je n’ai pas fait ce chemin seule…
      Un parent a aussi des failles, fait des erreurs, je crois que c’est plus sain de l’assumer.

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  2. Venus September 11, 2018 / 11:09 pm

    Merci, de partager avec authenticité tout ce rite de passage que beaucoup de femmes partagent en écho acec toi. Beaucoup de femmes oui, par le partage, tout comme moi aussi. Je te remercie d’ouvrir ton coeur ainsi.

    En réponse à ta question, je suis tombée enceinte dans une période dépressive de ma vie, si jeune, trop vite, dans une situation où je n’avais pas les cartes en main ou la situation espérée pour vivre cela (tu me diras le moment parfait est illusoire), mais entre le statut financier, la relation de couple destructrice, le choix qui n’était pas partagé, aucun repère dans la vie,… je suis allée faire un contrôle pour les nausées et le mal-être – dont je n’oublierai jamais que l’on m’a prescrit un médicament antiinflammatoire pour l’estomac et conseillé d’aller voir un psy. Grossesse inaperçue et non détectée par le médecin. En colère, depuis mon dossier médical est chez moi – m’a fait aller au devant de ce processus de mère avec inquiétude. Durant la grossesse, je voulais en finir à un moment donné. Je ne comprenais pas que cela puisse se passer ainsi. La situation, devenir mère dans ses conditions. C’est ma mère adoptive qui m’a beaucoup soutenue, aidée à traverser les premiers pas. Pour ne pas faire un roman, être mère a été et l’est beaucoup encore parfois difficile à accueillir entièrement, et à la fois c’est le rite de passage dans ma vie de femme qui me fait le plus évoluer. De manière la plus simple et pertinente. Mais, ces blessures-là, mes troubles, mes démons internes, sont ravivés si aisément. Je pète des plombs, si souvent, trop souvent. Les mots blessants. Les choses que l’on ne souhaite pas mais qui se produisent, les schémas qui nous effraient. Et à la fois, dans la simplicité du coeur, dans le partage authentique avec son enfant, oser être vulnérable, montrer que nous n’avons pas la clairevision, que l’on tombe, que l’on essaie du mieux et parfois C’est si faux. Et douloureux. Et partager de manière égale, lui rappeler sa valeur et le besoin de se faire confiance, tout comme l’enfant nous transmet aussi sa force, sa capacité de nous montrer l’essentiel, se remettre en question. S’aider mutuellement. Je voudrais dire tant de choses, car les états sont si variés, si opposés, si sombres et si lumineux à la fois. Si inconditionnel. Malgré tout ce que cela comprend.
    Tu parles de choses qui éveillent beaucoup en moi.
    Merci pour ce partage

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    • Latmospherique September 19, 2018 / 10:23 am

      Merci pour ton partage Venus.
      On oublie trop que pour beaucoup de mères la maternité n’est pas quelque chose d’inné. Chacune a son histoire et son vécu, un passé qui remonte parfois. Comme ton témoignage le prouve.
      La quête de la perfection conduit souvent à des “drames”. Être vulnérable, avouer ses faiblesses, se dire à son enfant, c’est lui donner aussi ce droit de ne pas être parfait. Pour ma part je trouve cela plus sain. Et plus constructif pour l’enfant qui grandit.

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  3. laurence délis September 11, 2018 / 11:21 pm

    Quelle force émane de tes mots, Marie ! Et quelle justesse dans tes propos ! Merci pour ton beau témoignage.
    De ce que je vis, j’apprends chaque jour à être mère et ce, depuis un petit bout de temps maintenant 🙂 C’est un apprentissage difficile et tout autant d’une richesse incroyable qui prend toute la vie.

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  4. zenopia September 12, 2018 / 7:22 am

    Comme toi, je suis devenue maman avec le temps… et ce lien qui nous unit avec la poulette est plus fort chaque jour 🙂
    Bisous Marie

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  5. cestecrirequiestleveritableplaisir September 12, 2018 / 7:23 am

    Tu vois, je disais vrai…
    L’écriture te rend belle et embellie tes jours.
    A plus tard Miss Marie.
    Tony

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  6. ornellastro September 12, 2018 / 8:41 am

    J’ai souvent imaginé cette situation où j’aurais un enfant sans sentir aucune affection pour lui, j’ai peur de ça. Je suis pas encore mère, je ne peux pas être sûre que ça arrivera un jour d’ailleurs, mais j’espère que ça se passera bien.

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    • Latmospherique September 19, 2018 / 10:26 am

      Ça se passera bien. Pas forcément à la seconde même où il sera né. Mais ça se passera bien parce que tu le choisiras Ornella.

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  7. Bébé est Arrivé ! September 12, 2018 / 9:09 am

    Tu as fourni un travail absolument dantesque pour y parvenir et compte tenu des circonstances, c’était pas gagné d’avance. Se sentir maman n’est pas inné et ton expérience le prouve.
    Des bises Marie

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    • Latmospherique September 19, 2018 / 10:29 am

      Mille merci pour tes mots adorables Cécilia. Oui c’était très loin d’être gagné en effet. Mais ça en valait la peine quand je vois la relation que nous avons ensemble aujourd’hui.
      Grosses bises

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  8. Petitgris September 12, 2018 / 9:19 am

    Tu as fourni un énorme travail sur toi compte tenu du contexte mais force est de reconnaître que la fibre maternelle est bien vivante en toi ! J’aime quand tu dis qu’il n’est pas à toi mais que tu dois le guider sur le chemin de la vie pour qu’un jour il puisse voler de ses propres ailes : c’est ainsi que je conçois le rôle de la mère , elle ne doit jamais étouffer son petit 🙂 Grosses bises

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  9. Soa September 12, 2018 / 9:25 am

    Nous avons toutes chacune notre rapport à la maternité. Bravo d’avoir su parler avec sincérité de ce rite de passage si différent d’une mère à l’autre. Moi je suis de celle qui se sentait déjà mère avant la naissance des enfants. Par contre, après une relation très fusionnelle avec mon premier enfants, j’ai eu un peu de mal à faire la place à ma puce venue 3 ans et demie après son grand frère. J’ai du me détacher un peu de mon premier enfant pour m’attacher à ma fille. Elle a permis l’équilibre actuel de notre famille. Avec elle, les premières semaines étaient un peu dures, mais très vite balayées par l’équilibre d’une famille dans laquelle tout le monde a sa place.

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  10. mamanadesformes September 12, 2018 / 12:54 pm

    Quel texte !
    Par tes mots on sent la construction de votre duo pas à pas. Tout de suite, ça me fait penser au petit Prince avec le renard, vous vous êtes “apprivoiser ce qui signifie créer des liens”.

    Au vue de notre parcours, j’appréhende beaucoup la naissance de nos enfants pas comme les autres et tellement attendus.

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  11. pierforest September 12, 2018 / 12:54 pm

    Je me souviens qu’à la venue de notre premier enfant que l’on avait souhaité et planifié, quelque chose avait changé chez Josée. Quand j’étais entré dans la chambre de l’hôpital le lendemain, elle était rayonnante et émanait d’elle une force nouvelle qui semblait dire: Rien ni personne ne fera jamais de mal à cet enfant, j’en suis responsable et je le protégerai. C’est un peu comme si en plus d’être femme, d’être mon amoureuse, le rôle de mère s’était révélé en elle. Pour ma part, ma paternité s’est développée un peu plus tard, progressivement, en apprivoisant ce petit être si fragile avec lequel je me sentais si maladroit, alors que Josée donnait l’impression d’avoir fait cela toute sa vie. Chacun vit son propre cheminement. Intégrer le rôle de parent a été un changement majeur dans ma façon de voir la vie et surtout, m’a fait découvrir ce qu’est l’amour inconditionnel.

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Un petit mot doux pour la route...

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