Posted in Variations Littéraires

Trafic perturbé

Les hauts-parleurs annoncent un accident sur la ligne 9. Le métro ralentit et s’arrête en pleine voie. Les gens se regardent quelques secondes et replongent dans leurs lectures. La chaleur s’infiltre dans la rame, obsédante et étouffante. Chacun respire. Ça ne devrait pas durer longtemps.

Élise fait un rapide tour d’horizon. Sa tête est pleine d’images d’ailleurs. Son mal de crâne la tourmente. Elle pensait que l’air frais lui ferait du bien, qu’il calmerait le bourdonnement contre ses tempes. Elle aurait mieux fait d’avaler les deux cachets qu’Eric  avait préparé, avant de partir en courant, certaine qu’elle allait encore une fois rater son train.

Comme elle n’a pas la tête à se plonger dans une lecture, ses yeux étant incapables de restés ouverts devant l’écriture en patte de mouches, elle laisse vagabonder son regard dans la rame. Elle s’imprègne peu à peu des individus à ses côtés. Elle se prête au jeu qu’elle adore, imaginer leurs vies, deviner leurs pensées. Elle les décortique, les scrute, les assomme de mots silencieux, les couvre d’adjectifs subjectifs. Elle les imagine ailleurs, chez eux, au bureau, avec l’être aimé, avec leurs enfants, leurs amants. Elle les fait se parler, se rencontrer, se plaire ou se déchirer.

Elle se demande bien ce qu’il fait lui, avec ses bouteilles de Champagne dans un sac en plastique. Elle se demande où il va de si bon matin, s’il les a gagnées lors d’une soirée ou si la tenue qu’il porte n’a pas été empruntée à un ami, tellement il a l’air ridicule dans ce costume marron.

Élise s’interroge sur la musique qu’écoute la jeune fille assise en face d’elle. Elle bouge ses lèvres et tape ses mains sur ses cuisses menues. La chanson qu’elle n’entend pas lui plaît bien. Elle aurait presque envie, que pour une fois, la jeune femme monte le son, que la musique inonde la rame, se glisse dans les oreilles de ceux qui patientent, en commençant doucement à perdre leur calme.

Élise voudrait bien savoir ce que pense l’homme en costume-cravate, le nez vissé sur son téléphone portable, réactif à chaque vibration de son engin, prêt à répondre du tac au tac à ses messages. De temps en temps, il lève la tête, réajuste sa cravate, tripote le bouton de sa veste, sort son oreillette et la replace au même endroit, comme pour dégourdir son oreille fatiguée.

Le métro repart lentement. Il s’arrête à nouveau. La voix indique que le prochain arrêt est le dernier, que l’accident est trop important pour que le métro puisse fonctionner normalement. Les esprits s’échauffent. Les visages se crispent. Les gens se mettent à chercher frénétiquement un plan, à se demander quel est le meilleur chemin à prendre pour arriver à destination.

« C’est toujours pareil. » « Accident, accident, ils ne nous disent jamais vraiment ce qui se passe. » « C’est bien ma veine. » « Comment je vais faire pour arriver à l’heure au bureau » « Non, mais quelle journée de merde… »

Elle se demande bien ce que c’est que cet accident. Elle se demande si c’est grave, si elle doit s’en faire, si être en retard au bureau peut avoir un quelconque impact sur la suite des évènements.

Il y a un accident sur la ligne 9. Le trafic est fortement perturbé. Au loin, on distingue les contours d’un corps sur la voie ferrée.

 

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Auteur - Blogueuse et Poète. J'écris comme je respire... Author - Blogger and Poet. Writing is my breath, my voice, my dream...

8 thoughts on “Trafic perturbé

  1. Les perturbations portent bien leur nom : elles perturbent les voyageurs ! J’aime bien quand tu imagines la vie de tes voisins 🙂 Je fais cela aussi 😀 Les réactions lors de l’annonce sont toujours dans ce sens : on ne nous dit pas tout ! Et pourtant les accidents graves existent , nécessitant de la part des voyageurs des sorties de secours parfois pas faciles. J’ai vécu semblable situation sur le réseau suisse ! Grosses bises Marie

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    1. C’est tout l’intérêt de l’imaginaire Paulette – et puis ça fait passer le temps aussi!!
      Une femme racontait lors de notre dernier atelier d’écriture comment ils avaient été évacués par les souterrains et l’apaisement qu’elle avait ressenti une fois à l’air libre.
      Grosses bises et bonne journée Paulette

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  2. Texte captivant comme toujours. Même si ce n’est pas pour la même raison j’espère que les deux derniers jours non pas été trop compliqué pour toi. Bisous

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Un mot doux pour la route...

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