Day: February 27, 2018

Va savoir!

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Ma mère pensait que je n’oserais pas, mon père que cette folle idée passerait à l’arrivée de l’été, quand les épaules se dénudent, que la peau s’offre au soleil, presque vierge de tout passé.  Mon frère disait qu’il s’agissait d’une lubie, d’une envie sans envergure, d’un besoin de faire comme tout le monde.

Le monde, parlons-en. Il m’écœurait autant qu’il m’attirait. Le monde s’installait, prenait ses aises, dominait, abandonnait, faisait fuir, gagnait de l’argent, volait les pauvres, jugeait les riches. Le monde vu de mon nuage d’adolescente en quête de sens me paraissait vide, rempli d’artifices. Mais plein de ce je-ne-sais-quoi, de cette vibration transformatrice qui m’appelait à sauter à pieds joints dans l’inconnu, les yeux bandés, le cœur ouvert à tous les possibles.

Faire comme tout le monde. Sûrement pas. Et pourtant je suivais bien un mouvement, je me fondais forcément dans une masse qui avançait vers un idéal que nul ne semblait connaitre mais que chacun désirait ardemment. J’appartenais à un groupe. Je suivais une idée. Je m’emballais pour une révolution qu’un autre avait créée. Peut-être que je voulais ressembler aux autres après tout. Mon frère, plus âgé, devait savoir ces choses-là, connaître le feu qui bouillonne à l’intérieur, l’obsession qui grandit pour mettre des mots, des images sur l’essence de nos existences. A la question « qui suis-je ? », je répondais par un vague murmure.

Ma mère ne me reconnaissait plus, son regard figé dans ses souvenirs de moi, gamine avec mes jupes fleuries et mes ballerines vernies. Elle ne voyait pas mes lèvres souples devenir pulpeuses sous l’effet du gloss, mes cheveux attachés tomber en cascade sur mes épaules, mes bras se couvrir de dessins éphémères, encore moins la courbe de mes reins dessiner des vallées sur un horizon amoureux incertain.

L’été arrivait et mon idée résistait aux embruns, aux vagues affolées, au souffle fou du vent sur la côte les soirs d’orages. L’été m’appelait à franchir le cap, à pousser la porte, à laisser l’encre couler  sur mon corps et les aiguilles dessiner des îles aux trésors.

L’automne a eu raison de toutes mes interrogations, indécisions, de la crainte du regard d’autrui. Dans le vent frais d’octobre, j’exhibe sans l’once d’un regret mon poignet offert au monde, marqué du sceau de l’infini.

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Retour au pays

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Je possède une ligne parfaite, voluptueuse, digne des plus grands canons de la beauté. Beaucoup d’hommes se retournent sur mon passage. Des femmes aussi. Tous envient mes formes, courbes, les accents qui me donnent un charme fou. « Très belle carrosserie ! » disent certains. Ça me fait rougir, encore aujourd’hui. Je suis de celles dont on parle avec des étoiles plein les yeux. J’ai eu mes heures de gloire, au cœur du monde. J’ai fait pâlir de jalousie plus d’une fille. Quant aux hommes, ils tombaient à mes pieds, prêts à tout pour m’offrir le meilleur.

Je m’apprête à prendre le bateau, à effectuer une longue traversée. Voilà 37 ans que j’ai quitté New-York, ses longues avenues, ses quartiers résidentiels, ses gratte-ciels à perte de vue, ses assistantes de direction hyper-speed et ses patrons sans tact. J’ai embarqué direction la France, Paris. Paris, la romantique. Paris, l’historique. Je suis tombée amoureuse de Paris, de sa douceur, des quais de Seine, de ses allées ombragées, des dédales de Montmartre, de la vie qui bat son plein à toute heure du jour, de ses nuits folles, de ses cabarets, de son euphorie. J’ai une tendresse particulière pour les grands boulevards, sur lesquels j’ai fait mes armes.

Mon partenaire me regarde encore les yeux remplis d’amour, et pourtant les rides sont bien là, les bosses de parcours aussi, les aléas du quotidien laissent des traces, empreintes de mes multiples vies.

L’heure de la retraite a sonné. Je serais bientôt de retour chez moi. Finies les escapades du dimanche à Deauville, les soirées de casino en piano bar souvent arrosées, les virées au petit matin pour aller détendre ses jambes à la campagne. Finis le corps qui tremble sous les assauts du vent. Finis les concours, les grands prix, le stress, les sourires figés. J’ai fait semblant, souvent. J’ai fait mon temps Je retourne à la maison, me mettre au repos, me faire bichonner…

Ceci est ma participation au rendez-vous d’Estelle – A vos claviers #4. J’ai glissé 3 informations réelles et personnelles, les indices demandés pour cet atelier.

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