Plus jamais

 

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Âmes sensibles s’abstenir…

Il rentre. Tard. Tôt. Les heures ne comptent plus. Elle entend la clé dans la serrure. Elle se prépare mentalement. A le sentir. A respirer son haleine rance. L’odeur de la cigarette mêlée à l’humidité ambiante lui donne la nausée. Elle attend, inquiète, non, terrifiée. Qu’il se pointe, se déshabille. Elle entend le bruit des boutons de son jean qui sautent l’un après l’autre, son caleçon glisser le long de ses jambes, son t-shirt s’échouer sur la moquette. Juste quelques secondes de sursis avant qu’il ne se glisse nu dans le lit. Son corps chaud contre sa peau froide. Un électrochoc.

Ils ne feront pas l’amour. Ils ne savent pas. Il ne sait pas. Ni don ni partage. Ni orgasme ni jouissance. C’est mécanique. La mécanique du quotidien. Les mêmes gestes, la même cadence, la même pulsion animale. Un scénario bien huilé dont il maîtrise l’exécution à la perfection. C’est lui qui mène la danse. Il n’y a pas soumission non plus, aucun accord tacite entre eux.
On se place dans un autre registre. La possession. La prise de pouvoir sur l’autre. Un seul plaisir prime. Le sien. C’est un acte unilatéral auquel l’autre doit se plier au risque de…

Il occupe d’un coup l’espace. Elle est cette petite chose apeurée quand il est là. Elle a toujours peur de dire, faire quelque chose qui va déclencher la guerre. Froide. Il y a une violence sourde en lui, qui plane sur le vide qu’est devenue sa vie.

Coincée entre le bord du lit et son corps, elle n’a aucun moyen de se soustraire à ce qui va suivre. Il essaye d’être tendre, elle perd le fil.

Et si?

Et si cette fois c’était différent? Et si ça ressemblait à quelque chose? Et si ils pouvaient se réconcilier là, entre ces draps ?

Il est maintenant contre elle. Elle fait semblant de dormir. C’est tellement moche tout ça. Lui. Eux. Elle. Il est 2h10, 3h25 ou 4h45. Les jours se suivent. Les heures ne se ressemblent pas. Au fil des nuits elle n’est plus qu’un corps qui se livre, qui adhère à une mise à mort. La sienne. Avec cet espoir insensé qu’il daigne à nouveau la regarder, lui adresser la parole.

Ils ne s’embrasseront pas. Ils ne se regarderont pas. Le silence qui les entoure est glacial. Elle donne du sien. Elle se force un peu, espère pouvoir créer un lien. Elle crie un peu, histoire de…

Il finit par s’effondrer sur elle. Un poids mort sur son corps à l’agonie. Il se lève sans un mot, sans un regard. C’est mieux comme ça. Son regard chargé de mépris ne ferait que l’enfoncer davantage. Parfois elle a le courage de marcher jusqu’à la salle de bains. Parfois pas. Elle se recroqueville sur elle-même, prie pour qu’il végète jusqu’au matin devant la télévision. Pas deux fois la même nuit.

Ça dure 1 jour, 2 jours, 4 jours. Puis ça passe. La lune de miel efface en surface les blessures. La plaie pourrit à l’intérieur. Elle refuse juste de voir. Trop dur. Ce sont les seuls moments partagés alors elle s’y attache. Maigre espoir vital. Elle ne peut pas s’effondrer, autour il n’y a plus personne, la solitude se fait plus intense, l’angoisse monte d’un cran à chaque coup de gueule trop imposant. Alors elle sourit et elle continue à faire semblant d’être heureuse.

C’est une prise d’otage. Sans témoin. Sans coup. Sans traces. C’est ce que ça ne sera jamais plus.

Je dédie ce texte à toutes les femmes victimes de violence conjugale. A toutes celles qui sont parties. A toutes celles qui luttent.

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30 thoughts on “Plus jamais

  1. existenceartistique49 January 22, 2018 / 4:50 pm

    oh que oui c’est une grande souffrance d’être soumise et sous l’emprise d’une personne…

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    • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:45 pm

      C’est le pire…
      On a l’impression qu’il n’y a aucune porte de sortie. On est prisonnier de sa propre vie.

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  2. elle a 40 ans January 22, 2018 / 4:54 pm

    Ça calme pour reprendre une expression de l ado. Merci

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  3. Maud January 22, 2018 / 4:54 pm

    Tu es bien forte d’en parler, moi je ne peux pas…. Peu de personnes savent pour ma part, trop trop douloureux.

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    • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:44 pm

      Pourtant en parler est la seule manière – à mon avis – d’en faire le deuil et de revivre.

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      • Maud January 22, 2018 / 5:51 pm

        J’en ai parlé avec les 2 personnes qui ont su m’écouter et on été dans ma vie, et puis la premiere fois ce fut avec mon médecin de famille où là j’ai éclaté et évidemment avec mon psy j’en parle.

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  4. Ric January 22, 2018 / 5:06 pm

    En espérant que cette lecture puisse être le déclencheur pour prendre la parole et crier stop. En espérant que des mains tendues puissent être saisies pour sortir de ces prisons sans fenêtres.

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    • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:49 pm

      Merci Ric.
      Il faut libérer la parole sur ce crime qui tue psychologiquement, parfois physiquement aussi, tant de femmes. Ici et ailleurs.

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    • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:43 pm

      J’ai conscience que ça peut remuer Leti. Et heureusement que ça fait cet effet là.

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  5. Petitgris January 22, 2018 / 5:32 pm

    Il faut être passée par là pour savoir et comprendre ! Quel soulagement lorsque tout cela se termine , c’est si bon de sourire pour de vrai et non plus pour masquer son infortune ! Grosses bises

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    • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:41 pm

      Oh oui quel soulagement Paulette! Tous les hommes ne sont pas des pervers ni des brutes épaisses heureusement.
      Sourire pour de vrai, ça n’a pas de prix en effet.
      Grosses bises et merci pour tout.

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  6. sweetiejulie January 22, 2018 / 5:48 pm

    En utilisant ta plume, tu donnes une voix à ces femmes qui restent sous silence. Merci pour elles ❤

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    • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:51 pm

      Le silence tue Julie. J’ai appris ça.
      Merci ma belle.
      Nous ne devrions jamais nous taire.

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      • sweetiejulie January 22, 2018 / 5:56 pm

        Oui, le silence tue. Et quand il ne tue pas, il détruit… alors il faut parler. Il faut réussir à puiser dans ses dernières forces pour donner de la voix contre ce qui ne devrait pas être.

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        • Marie Kléber January 22, 2018 / 5:58 pm

          Oui Julie.
          Ce n’est que quand on s’en est libéré que nous pouvons témoigner à cœur, à corps ouvert. Que nous laissons aussi à l’autre le pouvoir de nous rendre à nous mêmes. C’est une autre histoire…

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  7. carrie4myself January 22, 2018 / 7:04 pm

    Oser discuter pas forcement avec le “coupable” mais aux services spécialisés.
    Bravo pour oser en parler Marie.
    Je t’embrasse

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    • Marie Kléber January 23, 2018 / 10:20 am

      Avec le “coupable” c’est impossible en effet. Il vit dans le déni.
      Mais oui en parler à des professionnels formés Il faut dire les choses Carrie, sinon le monde ne va pas avancer et nous allons continuer à accepter inacceptable.
      Grosses bises et merci

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  8. Sweet-Things January 22, 2018 / 11:27 pm

    Très fort comme texte
    Tout en pudeur et tout est dit

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  9. Lampy January 23, 2018 / 6:34 am

    Et un jour on réussi à se sauver (littéralement) et on a l’impression de renaître à soi. On soit réapprendre son corps et sa vie. Tout se réapproprier mais quel bonheur dans cette nouvelle liberté…

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    • Marie Kléber January 23, 2018 / 10:23 am

      Tout à fait Lampy.
      Il faut tout réapprendre, mais quelle délivrance! Tout a un autre goût d’un coup.

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      • Lampy January 23, 2018 / 2:08 pm

        Je n’ai pas eu l’occasion d’avoir un véritable autre goût… mais le peu qui a croisé ma route m’a montré que j’avais perdu presque 10 ans et m’a fait sentir terriblement femme.

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  10. zenopia January 23, 2018 / 8:52 am

    Hier, j’entendais une interview d’un écrivain… j’ai oublié qui mais j’ai de suite pensé à toi. Il parlait d’une compilation de “micro romans”… je trouve ta plume tellement belle dans cet exercice… Même lorsque le sujet est douloureux, tu enchantes les mots
    Gros bisous Marie ❤

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  11. missfujii January 23, 2018 / 1:13 pm

    Quand je te lis, je ne peux que remercier le ciel, de n’avoir jamais vécu un tel enfer ! Comment accepter ce qui ne peut, voire ce qui ne doit être accepté ? Ce que chacun considère comme inacceptable varie d’un individu à l’autre…

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Un petit mot doux pour la route...

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