Posted in Variations Littéraires

Les sanglots de l’enfant fantôme

La femme tremble. Elle serre l’enfant contre elle. Elle écoute les bruits de pas de l’homme dans le couloir. Ils deviennent de plus en plus étouffés. Elle retient son souffle. La porte claque. Les vannes éclatent. Elle fond en larmes.

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Un mois plus tôt.

Hélène git sur un lit d’hôpital, jambes écartées. Le sang coule sur le drap blanc. La vie s’en va. Dans la chambre d’à côté, Ali entend les cris et se prend la tête entre les mains. Le petit garçon est dehors avec un ami. Il regarde passer les bateaux sur la mer, il se dit qu’un jour il en possédera un et partira faire le tour du monde.

La chambre d’hôpital est froide. Hélène dort paisiblement. Ali regarde les paupières closes et le ventre plat de son épouse. Il se demande bien pourquoi Dieu leur a fait ça. Quand elle est réveillée, Hélène pleure. Toute la journée, elle pleure. Ali fait les cent pas dans la chambre et jure de poursuivre les médecins en justice. L’enfant n’aurait pas dû mourir. C’est une erreur de diagnostic. Ils n’ont pas fait assez vite. Ils auraient dû couper et sortir le bébé. Ali jure et Hélène pleure.

De retour à la maison, le petit garçon ne comprend pas pourquoi le visage de sa mère est dévasté et son père plus silencieux que d’habitude. Il ne comprend pas non plus pourquoi le lit du bébé est vide.

Ali sort de plus en plus souvent et encore plus qu’avant. Il ne supporte pas les pleurs de sa femme. D’ailleurs, il pense qu’une fois le bébé enterré, il sera temps de faire le deuil et d’essayer d’en avoir un autre.

Le corps d’Hélène n’est pas près. Son cœur non plus.

–      « Tu vas arrêter de pleurer comme ça. Tu me fatigues Hélène. »

Hélène ne dit rien. Elle regarde Ali et elle ne comprend pas pourquoi lui, il ne pleure pas. Quand son mari rentre le soir, après avoir fumé des heures avec ses copains, après avoir fumé des joints d’ailleurs, quand il s’allonge contre elle, son sexe dressé contre son corps, elle s’éloigne de lui. Elle ne veut pas. Il la bouscule un peu et devant sa résistance, il quitte le lit conjugal et va dormir dans le lit deux places de son petit garçon, qui rêve paisiblement en faisant des bruits avec sa bouche.

Hélène et Ali ne se parlent pas beaucoup. Quelques jours avant l’enterrement, ils se posent la question du prénom du bébé. Il lui dit de choisir. Elle opte pour Adam. Mais le jour de l’enterrement, à l’instant où le petit cercueil blanc rentre en terre, Ali annoncera un autre prénom, un prénom gravé sur la pierre grise. Hélène est prise de vertiges. Elle aimerait que la terre cède sous le poids de son corps meurtri et l’aspire toute entière.

–      « Tu n’avais pas le droit de me faire ça.

–      De quoi tu parles encore, réponds Ali agacé.

–      Tu n’avais pas le droit de choisir seul le prénom.

–      Celui que tu avais choisi n’allait pas.

–      Il fallait me le dire alors, il fallait me le dire avant.

–      Arrête Hélène.

–      Arrêtez quoi ? Arrêtez de penser à cet enfant que j’ai porté 8 mois dans mon ventre et qui n’est plus ? Tu veux que j’arrête de penser à quoi au juste Ali ?

–      A tout ça. C’est du passé. On aura d’autres enfants.

–      Du passé ? Deux semaines, c’est du passé pour toi ? »

Chacun part de son côté. Elle avec le petit garçon, lui avec ses amis. Elle va chez elle, met une machine, fait à manger, prépare la table. Ce soir ils ont des invités. Elle prend une douche, met un peu de fard sur ses joues et sourit à son amie en lui ouvrant la porte, le cœur au bord d’un gouffre inaccessible. Dans quelques jours, elle rentre dans sa famille, pour faire le deuil. Elle part pour oublier, pour faire le vide. Ali est d’accord et soulagé.

Le repas se passe bien. On parle de tout, de rien. On évite le sujet brûlant. On se concentre sur les mets délicieux, sur le soleil qui réchauffe et sur les sourires du petit garçon. Les femmes se retirent en cuisine. Hélène lâche prise, elle s’effondre dans les bras de son amie. Elle ne peut pas jouer la comédie plus longtemps. Elle n’en peut plus d’ailleurs de faire semblant. Un mois, c’est encore trop frais. Ali veut oublier à tous prix. Et il veut qu’elle oublie aussi, comme-ci ça se faisait sur commande ces choses-là, comme-ci elle pouvait tracer un trait définitif sur cette séquence horrible, sur son chagrin et ce vide qui la détruit à petit feu.

Son amie l’entraîne un peu plus loin. Hélène reprend ses esprits. Elle parle, entre deux sanglots. Elle est à bout, elle a peur. Soudain la voix d’Ali s’élève à l’autre bout de l’appartement. Elles entendent ses pas pressés traverser le couloir. Elles ne bougent pas. Il arrive dans la pièce. Il est dans un état second. L’autre derrière n’essaye pas de le retenir. C’est son ami. Il pense qu’on n’intervient pas dans les histoires de couple des autres. Il assiste à la scène, tel un pantin qu’on aurait sorti trop tôt de la boîte. Ali s’approche de sa femme, le visage fou de rage, colle son regard dans le sien, lui serre les poignets et hurle :

–      « Ca suffit ton cinéma. Tu vas me faire le plaisir d’arrêter sur le champ tes jérémiades. Tu pars dans deux jours et tu as intérêt à savoir ce que tu veux quand tu reviens. »

Sur ce, il tourne les talons. Son copain le suit comme un toutou bien dressé. L’enfant se raidit. L’amie le prend dans ses bras, tout en tenant la main d’Hélène qui réalise à peine ce qui vient de se passer.

Je me permets de partager à nouveau ce texte tiré d’une histoire vraie – les prénoms ont été changés – son souvenir m’a réveillée ce matin. Un partage comme pour dire à toutes les femmes qui vivent des situations similaires combien je suis de tout cœur avec elles – je leur adresse mes pensées les plus affectueuses.

Crédit Image – Pinterest

Author:

Auteur - Blogueuse et Poète. J'écris comme je respire... Author - Blogger and Poet. Writing is my breath, my voice, my dream...

22 thoughts on “Les sanglots de l’enfant fantôme

  1. J’ai vu que c’était une histoire vraie et n’en suis aucunement surprise . certains hommes sont absolument fermés à la compréhension et à la douleur ! Ils n’ont surtout pas le tact de respecter la souffrance des autres. Bon vendredi Marie Bisous

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    1. Je crois qu’on vit tous très differemment certaines épreuves de la vie. Et certaines personnes préfèrent fermer les vannes et refusent de voir que l’autre à côté souffre terriblement.
      Bonne Fêtes de Pâques Paulette!

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  2. Quelle dure et triste réalité. Il y a vraiment des femmes qui vivent des situations terribles. Un bel hommage pour elle que je ne connais pas. J’espère qu’un jour elle trouvera la sérénité.

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    1. Malheureusement Marie. Je prie constamment pour elle, même si je doute qu’elle ne trouve un jour cette paix qui fait tant défaut à sa vie. Merci.

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  3. insoutenable lindifference de l’homme a la douleur de la femme, il faut un temps pour faire son deuil… Pas facile de la comprendre de la part du sexe “fort” j’espère quelle aura trouve la paix et fera le bon choix,bisous.

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    1. Elle n’a pas trouvé la paix. Il n’a pas compris qu’elle ne s’en remettrait jamais.
      Il est parfois si difficile de se comprendre Catherine.

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  4. Ce billet m’a terriblement émue. Cela doit être horrible d’avoir un conjoint qui se comporte de la sorte ! Une telle insensibilité et intolérance, c’est honteux !

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    1. Je crois que c’est cette indifférence qui l’a détruite Elodie. C’est honteux tu as raison.

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  5. Une histoire très touchante et très bien écrite. On dit souvent que l’arrivée d’un enfant peut bouleverser un couple, au point de le faire éclater.
    Mais on n’évoque pas ces situations horribles qui arrivent malheureusement aussi régulièrement. Cette maman (parce que je ne peux la considérer que comme ça) s’en sortira probablement mieux sans lui, cet homme dangereux. Espérons qu’elle arrive à se reconstruire pour pouvoir aller de l’avant et vivre à nouveau sa vie.

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    1. C’est vrai que la venue d’un enfant n’est pas un acte anodin dans la vie d’un couple. La perte d’un enfant est un chagrin qui sépare souvent, mais quand la souffrance de l’un est rejeté par l’autre, c’est encore pire je crois.
      Merci beaucoup pour ta lecture.

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    1. Je crois que pour elle, c’est l’indifférence de son mari qui l’a achevée. Pas facile de vivre à deux.

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  6. Cette histoire est très touchante. Lorsque l’arrivée d’un enfant est prévu, beaucoup d’homme ne réalisent pas qu’ils vont être pères. Ils le deviennent souvent une fois que le bébé est dans leur bras. Ils ne comprennent pas que les femmes portent le bébé et que des liens se tissent alors pendant 9 mois, de l’intérieur. Ils n’ont pas encore développé vraiment de lien avec leur enfant. Mais ce qui est horrible, c’est que ce père n’essaie même pas de comprendre sa femme.

    Liked by 1 person

    1. C’est très vrai Linette. Les hommes et les femmes vivent les choses très différemment.
      Je pense que la perte d’un enfant est une situation douloureuse et que chacun exprime son chagrin à sa manière. Mais il y a un minimum de respect envers l’autre à avoir.

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  7. une bien triste histoire où l’on pourrait voir insensibilité et égoïsme de l’homme qui refuse à sa femme un deuil “bruyant” et “inconfortable” pour lui
    j’y vois beaucoup plus que cela ; cet homme a fait preuve d’une cruauté infâme cruauté, voulu et réfléchie (et qu’on ne me dise pas que c’est par bêtise ou tout autre raison) en changeant le nom de l’enfant ; ce faisant, il niait tout lien créé par la maternité, mettait un point final à un évènement à reléguer aux histoires oubliées ;
    Adam était le bébé qui n’a pu partager sa joie ; or elle a enterré un enfant qui symboliquement n’était pas le sien (toi-même tu ne le nomme pas sous son nom d’emprunt) ; comment pourrait-elle faire le deuil d’une idée, d’une illusion, puisque Adam n’a jamais été mis sous terre ?
    différence de coutume et d’éducation, “un perdu sur douze, c’est une bouche de moins à nourrir, ma mère, ma grand mère,… “, et s’il disait ce qu’il pense au lieu de se poser en victime parce que sa femme ne comprend rien alors qu’il a tout fait pour effacer ce qui devait l’être ?
    tu as déjà dû te rendre compte, Marie, que je pouvais être abrupte, mais je ne vois aucune issue à l’intérieur d’un couple qui la condamne au silence et à la négation ;

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    1. Je pense qu’il n’y a aucune issue. Sa vie est un combat aux côtés d’un homme qui n’a aucun respect ni pour elle, un homme limité à sa propre petite personne.
      Tu peux être abrupte MAG. Cet homme je le déteste purement et simplement.
      Mais ils sont nombreux à ne vouloir voir que l’image. Le père de mon enfant refuse catégoriquement de l’appeler par son prénom…

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      1. oui, mais ton fils est avec toi, tu peux le chérir tendrement et réciproquement ; son père n’a qu’un ersatz puisqu’il refuse de l’appeler par son nom, et ce n’est que bénédiction pour vous deux !
        tandis que ton amie est dans les griffes d’un ignoble individu qui nie et détruit tout ce qu’il ne peut façonner selon son bon désir ; que combat-elle ? elle-même pour lui convenir quitte à se perdre et mourir à petit feu ?
        ce doit être dur de voir son amie se détruire ainsi

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Un mot doux pour la route...

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