Tourner la page

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Lorsqu’elle referma sa valise, elle était persuadée que sa vie allait changer. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’on l’observait dans un recoin de la chambre. Bien à l’abri derrière le rideau, Edgar ne ratait pas une miette de ses préparatifs soignés. Elle ne le voyait pas. Elle avait oublié qu’il se tenait là, elle avait oublié jusqu’à son existence. Il était devenu un meuble, devant lequel on passe sans s’en apercevoir, une chose banale du quotidien, qui fait partie du décor et dont on ne se soucie guère. Il avait perdu de son aura, de son caractère sacré. Il restait à la même place nuit et jour, profitant de sa présence, se sentant démuni en son absence. Il pouvait la regarder pendant des heures sans ciller. Il connaissait par cœur les boucles blondes qui coulaient le long de sa nuque ainsi que l’emplacement de son tatouage en bas du dos, au creux de ses reins, dessiné à l’encre bleue sur sa peau blanche. Il se souvenait de leurs nuits d’insomnie, des longues soirées d’hiver au coin du feu, des voyages dans lesquels elle l’embarquait à la dernière minute, juste avant le lever du jour. Il était le dernier témoin de la chute du temps, des rides naissantes au coin de ses yeux, du sourire qui se fane sous des apparences trompeuses, des souvenirs qui s’accrochent quand la mémoire décroche.

Il la regarde attraper son manteau et sortir de la chambre. Il l’imagine dans l’escalier, la main sur la rampe pour ne pas trébucher. Il sent son cœur battre la chamade, bien à l’abri entre ses deux seins encore vigoureux. Il la regarde par la fenêtre tendre la main pour voir si la pluie s’est arrêtée, puis faire un pas dehors, sous un crachin d’automne. Il la voit s’engouffrer dans le taxi, heureuse, déjà partie pour cet autre ailleurs dans lequel il s’était projeté avec elle, un ailleurs lumineux, un ailleurs de sable fin et de cocktails colorés face à une mer calme, d’un bleu éclatant, un ailleurs apaisé, loin des secrets verrouillés depuis trop longtemps, qui détruisent de l’intérieur et font vieillir avant l’âge. La voiture s’éloigne. Il se retrouve seul. Seul face au vide, à l’angoissante terreur de sa fuite. Il pensait qu’au dernier moment elle soulèverait le voile pour le regarder une dernière fois dans les yeux, qu’elle le glisserait peut-être dans ses bagages, dernière occasion pour lui de voir du paysage.

Dans le taxi, elle respire à nouveau. Son rêve est désormais à portée de main, vibrant, éclatant, mystérieux. Elle n’en pouvait plus de cette maison, de cette présence de tous les instants, de ce regard braqué sur elle en toute circonstance, à qui elle devait rendre des comptes quand elle se couchait trop tard ou qu’elle mangeait son poulet avec les mains, quand elle utilisait trop d’eau pour son bain ou lisait un bon livre dans le jardin. Elle se sentait épiée en permanence, prisonnière d’un souvenir qui ne se taisait pas et qui lui rappelait à chaque instant le sacrifice auquel elle s’était résolue à vingt ans. En regardant à travers la vitre, elle croit apercevoir une lumière à l’étage. Est-ce un effet d’optique, un jeu d’ombre et de lumière ? Elle réalise enfin qu’il a dû la regarder partir, à travers le carreau du cadre photo. Elle se dit qu’il doit se sentir seul, perdu sans elle, sans sa présence rassurante. Elle se dit que la lumière s’éteindra d’elle-même au gré des semaines, des mois et des années. Ou bien elle brillera toujours pour rappeler qu’elle avait vécu ici, qu’elle avait aimé, qu’elle avait été aimée et qu’elle avait tourné la page.

Ceci est ma participation au projet génialissime d’Agoaye – Un mois pour écrire un texte libre mais tous les textes de ce mois doivent commencer par la même phrase!

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16 thoughts on “Tourner la page

    • Marie Kléber says:

      C’est exactement ça Paulette (mais chacun peut l’interpréter à sa guise…). Laisser le passé derrière.
      La phrase de départ, pas évidente, mais chaque texte est intéressant à découvrir. On y trouve de tout!
      Bonne soirée et merci.

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  1. iotop says:

    Bon jour,
    Excellent texte. Est-ce un portrait dont il est question et qui par son aura possessive impose sur l’âme une prison ? En tout cas, cette narration est ciselée. Merci à vous 🙂
    Max-Louis

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    • Marie Kléber says:

      Merci beaucoup à vous. Il s’agit en effet du portrait d’un défunt qui hante un peu le personnage principal.La mort n’efface pas tout, pas toujours.
      Bonne fin de weekend à vous.

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  2. Sophia says:

    Je trouve ce texte vraiment magnifique. J’admire particulièrement le fait que la culpabilité de celle qui part n’y est pas de place, mais que la description de la rupture soit si brillante que j’ai projeté celle que j’aurais ressentie dans ce cas. C’est beau quand un texte ravive si exactement une expérience. Doux week-end à vous deux. Portez vous bien.

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    • Marie Kléber says:

      Merci Sophia. Ton commentaire me touche beaucoup. Je crois qu’il faut savoir dire aurevoir, adieu parfois. Pourquoi chaque séparation devrait se faire dans la douleur?
      Douces pensées de Paris. Et belle soirée.

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    • Marie Kléber says:

      J’ai voulu la fin ouverte, histoire que chacun se fasse sa propre idée. C’est peut-être pour ça que tu n’as pas tout saisi…
      Mille merci en tous cas pour ton message.

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  3. sweetiejulie says:

    Au fur et à mesure qu’elle s’éloigne, on la sent plus légère, plus libre. Je me suis sentie touchée par la description qu’Edgar faisait d’elle jusqu’à comprendre que ce n’était pas une personne mais un portrait. Et c’est une belle surprise.

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    • Marie Kléber says:

      Je crois qu’elle se détache doucement Julie, en effet.
      Heureuse de l’effet de surprise, c’est toujours mieux je trouve.
      Grosses bises Julie

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Un petit mot doux pour la route...

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