Fidèle à son choix (Histoire d’une femme Indienne)

Je me souviens d’elle, de son visage, de ses doigts apaisants, du timbre de sa voix. Elle s’occupait des enfants des autres, dans un pays qui n’était pas le sien.

Elle avait quitté l’Inde pour une vie meilleure, pour un peu plus d’argent qu’elle envoyait au pays. Au-dessus d’une casserole d’eau bouillante chargée d’épices, elle avait partagé avec moi quelques mots sur son fils. Un départ qui appelait un retour. Pourtant cela faisait plus de 5 ans qu’elle n’avait pas vu son enfant, laissé aux bons soins de sa sœur, dans un pays qu’elle avait quitté à regret.

Aux Etats-Unis, elle et son mari partageaient la vie d’une riche famille. Trois enfants. Trois étages. Trois fois plus de travail. Trois fois moins de temps. Et pas assez pour économiser.

Ils étaient nés avec elle. Elle avait calmé leurs premières peurs, apaisé leurs premiers chagrins. Elle passait ses journées, ses nuits à penser à eux, à leur confectionner de bons petits plats, à entretenir leurs chambres, à laver leur linge, à leur proposer des activités ludiques et attrayantes, à penser à leurs anniversaires dès le lever du jour, à les câliner, leur lire une histoire chaque soir, leur souhaiter bonne nuit et même se lever au moindre bruit suspect, au moindre cauchemar troublant.

Il faut une bonne dose d’amour et de résilience pour aimer autant des enfants qui ne sont pas les siens. Un combat de tous les instants loin de la vie, de sa vie. Son cœur figé dans le temps se souvient par moment. Puis oublie, pour avancer. L’argent est nécessaire. Au pays il assure à la chaire de sa chaire une vie plus clémente que la sienne, lui offre la chance d’étudier, d’apprendre pour choisir sa voie, pour être maître de son destin.

Elle m’enseigne les règles d’or du curry. Je l’écoute, attentive à chacun de ses gestes, à sa voix égale qui parle sans trémolos, à son courage. Comment vivre si loin de celui que l’on espère, que l’on porte, que l’on met au monde ? Comment ne pas en vouloir à la terre entière pour cet éloignement qui pèse, pour chaque jour qui passe sans voir grandir ce petit être qui respire sans sa mère dans son sillage ?

J’ai l’impression que c’est moi qui en veut aux Hommes d’avoir créé autant d’inégalités. Alors qu’elle, elle regarde son plat mijoter, le sourire au bord des lèvres, heureuse de savoir que son fils est heureux, pleine d’espoir à l’idée d’apporter quelques valeurs à ces enfants riches, persuadés d’être les maîtres du monde. Quand l’un d’eux lui parle mal ou pire, ignore une de ses remarques, son cœur se serre. Son sacrifice lui pèse. Un coup d’œil en arrière. C’est son choix, elle lui reste fidèle.

Marie Kléber

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14 thoughts on “Fidèle à son choix (Histoire d’une femme Indienne)

  1. J’aurais voulu écouter cette femme me parler de son fils et de son pays des heures durant. Et goûter à son curry en la remercier d’être là, bien vivante, avec cet amour qui la guide et cette grande force qui inspire. Merci de nous offrir encore une fois un texte magnifique.

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  2. Les mots défilent et sont touchants … quelle belle histoire … quel bel instant de vie …
    Je t’embrasse Marie et te souhaite une belle soirée
    …et merci pour les gentils mots que tu déposes chez moi … cela me touche toujours beaucoup …

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    • Cette historie date de quelques années pourtant le visage de cette femme est toujours bien ancré en moi. Un destin comme tant d’autres Christine.
      Je te remercie et te souhaite de passer une belle fin de journée. Je t’embrasse bien fort.

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    • Quand j’entends une histoire comme la sienne, ça me retourne un peu le ventre. La vie n’est pas encore juste pour tous Catwoman. Mille merci ma belle et belle fin de journée. Bises à tous.

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  3. Cette histoire fait penser à celle de “La couleur des sentiments.” Toutes ces “nannies” qui partent loin des leurs pour s’occuper des enfants des autres, les “riches”, hier “les blancs”… Ton texte fait bien ressortir l’incohérence de notre monde, et la résignation (sage?) de celles qui le font tourner.Douce fin de semaine à vous deux.

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    • Oui je crois que c’est un forme de sagesse Sophia, une sagesse qui me fascine. Un choix difficile pour tant de femmes et d’hommes aussi parfois.
      Très belle semaine à toi et merci pour tes mots.

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  4. C’est le lot de tellement de femmes/familles. Les deux enfants de la nounou de Michoco sont au village avec sa maman, ils lui manquent mais elle sait qu’ils sont bien traités et qu’elle peut prendre en charge leurs besoins, pour elle c’est plus important que la présence. Parfois j’ai un pincement au cœur de voir le lien qu’il s’est créé entre Michoco et elle, lien qu’elle n’a pas avec ses enfants, alors qu’à leur côté elle pourrait être une maman tellement géniale, mais c’est ma vision et elle, elle ne comprend pas où est le problème. Merci de nous avoir fait partager cette douce rencontre.

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    • Nous voyons les choses différemment en effet Petite Yaye. Comme toi, ça me sert le coeur. Mais pour tant de mères, c’est juste normal. Je pense qu’elles ne se posent pas la question, elles savent leurs enfants en sécurité et heureux. N’est-ce pas ce qui compte le plus?
      Mille merci ma belle.

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Un petit mot doux pour la route...

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