De l’autre bout du monde…

Plume et Poésie

Je ne pensais pas qu’après tant d’années, on puisse recevoir une lettre comme celle que je viens de découvrir en allant chercher mon courrier. L’écriture sur l’enveloppe est soignée. L’enveloppe vient de loin, d’un pays que je ne connais même pas, dont j’ai vaguement entendu parler au détour d’une conversation, je crois. Elle m’a profondément bouleversée. Je crois qu’il va me falloir quelque temps pour m’en remettre. A moins que je ne décide de tout planter là, pour partir quelques mois à la rencontre de cette inconnue, qui elle m’a bien connue.

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Ma fille,

Tu seras sûrement surprise de lire ces deux premiers mots. Laisse-moi un peu de temps pour te les expliquer. Je ne te parlerai pas de moi, pas trop du moins. Ca ne servirait à rien. Ou du moins ça ne changerait rien pour toi.

Ma fille,

Ces mots sonnent juste à mon oreille. Ils sont empreints de douceur, mêlée de gêne. Un peu quand même. Pour toi, ils ne doivent pas dire grand-chose. J’imagine qu’ils ne se sont épanouis que dans la bouche d’une autre femme que moi, qui elle a eu la chance de te voir grandir, d’être à côté de toi.

Je n’écris pas ces lignes pour récolter un quelconque pardon, ni pour te demander de m’accepter dans ta vie. Je les écris pour te dire que j’existe, que nous sommes liées par une force vivante, un destin commun. Je ne suis pas en train de mourir non plus. On dit souvent que c’est au seuil de la mort qu’on tente désespérément de raccrocher les wagons de son passé. Ne t’en fais pas, je suis en pleine santé.

Voilà qu’il y a quelques jours, une sœur du couvent a demandé à me voir. Pour elle, c’était bel et bien la fin. Nous nous connaissions bien. Elle m’a prié de m’asseoir à côté d’elle et de lui tenir la main. Elle m’a alors raconté une drôle d’histoire, celle d’un pays que j’ai quitté il y a longtemps, pour fuir mes fantômes et le souvenir d’un ventre arrondi, sans enfant à la sortie.

J’ai fait mon deuil en fuyant le monde des vivants. L’enfant à la sortie, c’était toi. Tu étais en vie. Mais ça on ne me l’a jamais dit. On m’a juste fait comprendre que tu n’avais pas survécu. Pourquoi ? Pour cacher la honte. Parce qu’il y a des choses qui étaient inconcevables à cette époque-là. On m’avait laissé aller à terme. J’étais une jeune femme comblée. Tu étais un bébé tranquille. Tu bougeais peu. Tu aimais surtout te tourner la nuit. Quand je calais mes mains sur mon ventre, j’avais l’impression que tu te rapprochais d’elles, que tu te lovais dans le creux formé par la manière dont elles étaient positionnées. Je t’avais trouvé un prénom. Je tricotais des chaussons, des petits cardigans et je venais de terminer une belle couverture pour les nuits froides. Je t’attendais avec la ferme intention de me dresser entre toi et le reste du monde, prête à m’exiler avec toi si on ne nous acceptait pas.

Et puis tous mes rêves se sont envolés avec cette annonce truquée. Il y a eu un enterrement auquel on m’a dissuadée d’assister. La révélation de la religieuse m’a prise de court. Ma fille était vivante. J’étais presque heureuse, bien que terriblement peinée par tous ces mensonges qui nous avaient privés l’une de l’autre.

Ma fille,

J’espère que tu es heureuse, que tu as eu une enfance douce, que tu as été aimée, qu’on t’a choyée, que tes souvenirs sont emplis de chaleur et de rires et que tes chagrins ne sont pas trop lourds à porter. Depuis que je sais, je ne sais plus rien. Je me suis posée mille questions avant de t’envoyer ces mots, avant d’oser faire ce pas vers toi. J’avais peur de tout gâcher, de t’embrouiller. Et puis je me suis souvenue de ma mère qui me disait toujours que les secrets s’enterrent mais brisent bien trop de vies, sans qu’on ait le temps de les faire taire. Alors je me suis lancée, incertaine, comme une enfant devant sa première rédaction, incapable de trouver les mots justes, incapable de savoir comment tu allais accueillir ces lignes hésitantes, ce premier pas vers l’inconnu.

Ma fille,

Je dépose ces mots avec tout l’amour d’une mère pour son enfant. Je t’ai rêvé tant de fois. Et voilà que tu es là, que tu vis, que ton cœur bat quelque part sur cette planète. La vie m’a blessée avant de me gâter. Les gens ont bien raison de dire que la vie est bien faite.

Ma fille,

Prends soin de toi. N’espère que le meilleur, ne vis que pour le beau, le vrai. Aime intensément. Ne laisse personne décider de ton destin. C’est peut-être le seul conseil avisé que je puisse te donner. Pour le reste, je t’imagine assez solide pour faire de ta vie un bel hommage à la mienne.

Hélène

Ceci est ma participation, un peu tardive, à l’Atelier des Jolies Plumes. Je viens tout juste de rejoindre l’aventure créée il y a tout juste un an par Fabienne (http://jaiecrit.wordpress.com) & Célie (http://missblemish.fr). Le thème de ce mois était le suivant: “Ecrire une lettre. Une lettre reçue ou une lettre envoyée, à cette personne très loin – par les kilomètres, une dispute ou un peu plus – une lettre dans laquelle votre héros se dévoile, s’excuse ou pardonne, entretient ou tente de raviver – faire renaître – le lien.”

Si vous souhaitez rejoindre vous aussi ce groupe d’écriture, rien de plus simple, envoyez un mail à latelierdesjoliesplumes@gmail.com et vous serez accueilli avec le sourire!

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36 thoughts on “De l’autre bout du monde…

    1. Merci beaucoup Paulette. Ce n’est jamais facile d’écrire sur des sujets que nous ne maîtrisons pas complètement. Mais je suis heureuse que le rendu soit à la hauteur. Grosses bises et belle fin de journée.

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  1. Ce texte est une très belle réussite Marie ! On croirait presque que tu parles de ton vécu… Je ne sais pas si c’est le cas, mais qu’importe, quand un écrivain rend la réalité perceptible, c’est magnifique. Les mots sont très bien choisis et on y trouve une très grande sincérité qui fait chaud au coeur.

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    1. Ce n’est pas le cas fort heureusement Orlane. Mais je suis heureuse que ce texte t’ait autant touchée. C’est le must pour un écrivain de savoir que les émotions délivrées sont passées, qu’elles ont fait de l’effet au lecteur, qu’il s’est identifié au personnage ou n’a pas eu de mal à l’imaginer. Merci beaucoup.

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    1. Ca ne l’est pas Sabine. Mais j’ai vécu 6 ans en Irlande, ce pays noir d’enfants fantômes. Je me suis inspirée des récits entendus. Je n’ai pas encore vu Philomèna mais il est dans ma vidéothèque. Il me tarde de le découvrir. Merci beaucoup

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    1. Merci ma jolie Karine. C’est toujours un bonheur immense de découvrir vos messages derrière mes mots. Je suis touchée à chaque fois. Je te souhaite de passer une belle fin de journée.

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  2. Faut avoir les émotions bien accrochées avec toi ma Marie décidemment ohlala… j’étais suspendue aux mots à attendre la suite, j’ai même dû relire, parce que j’avais sauté des phrases tellement j’étais pressée de savoir. Superbe texte ❤
    L'autre jour, je suis tombée sur le film "Philomena" qui est tirée d'une histoire vraie. Ton texte aurait pu créer ce film qui m'a tellement touchée et émue. Gs bisous ma future écrivain en or ❤
    http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=213656.html

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    1. Je sais ma belle Delphine. Je voulais écrire quelque chose de plus léger. Mais je me suis laissée emporter par mon personnage (c’est pas ma faute!!!!)
      Comme je le dis plus bas, il me tarde de le voir. Ce texte est très marqué par mon aventure Irlandaise. J’y ai entendu de nombreuses histoires comme celle là.
      Merci pour ton soutien. Il vaut de l’or!
      Grosses bises ma douce amie.

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      1. Surtout pas plus léger non et j’aime quand tu te laisses emportée par le personnage, c’est ce qui te rend aussi humaine en puisant au fond des tripes des personnages justement pour leur donner vie et on ressent tout ce qui peut se passer en eux et çà m’anime à un point quand je te lis, j’aime j’aime j’aime 🙂
        Je n’avais pas vu qu’on t’avait parlé de Philomena déjà 🙂 Bernie, une fois, disait que c’était rare de voir des livres tirés de films, ben pour le coup, on y’est 🙂 Gs bisous ma belle ❤

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      2. Merci pour tes encouragements ma douce Delphine. C’est si bon de savoir que ce qu’on écrit à un impact dans le ressenti des gens.
        Grosses bises

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  3. Je me suis laissée emporter par ton histoire. tes mots m’ont fait voyager, j’ai été touchée par la justesse des sentiments que tu as fait passer.
    Je te voyais lisant cette lettre du bout du monde.
    Merci Marie pour ces mots, bonne soirée bisous

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    1. Merci Nathalie de me lire, de me suivre et de partager tes émotions. C’est toujours si agréable de savoir ce que chacun a ressenti en lisant mes mots. C’est comme ci nous partagions quelque chose de supplémentaire, d’unique. Je t’embrasse ainsi que ta jolie famille.

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  4. Pouaaah Marie, ce que c’est beau. Merci pour cette si belle première participation. J’avais presque envie de connaitre la suite comme dans un film, moi qui sait si bien pourtant, que souvent pour les Jolies Plumes, un personnage né pour ne connaitre qu’une histoire, qu’une lettre, qu’une rencontre.

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    1. Merci beaucoup Fabienne. C’est un vrai bonheur pour moi de rejoindre les Jolies Plumes. Il est parfois difficile de laisser son personnage de côté, mais c’est aussi le but du jeu. Et puis parfois ça s’essoufle, c’est mieux de faire court.

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  5. Magnifique Marie je me suis laissée emportée par tes mots et si je ne te connaissais pas j’aurais pu croire que cette lettre était tirée du vécu… Un bel exercice dont une fois encore tu nous fait cadeau avec panache, merci à toi plein de bises

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    1. Merci à toi chère Catherine. C’est un plaisir. Heureusement, ce n’est qu’une histoire inventée. Mais ça a été et c’est le lot de beaucoup trop de femmes encore. Tendres pensées de nous deux.

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  6. Cette lettre m’a bcp touchée. Elle fait suite à de nombreux scandales étalés au hrand jour récemment, espagne, amérique du sud, afrique de l’ouest. On s’ y croierait…

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    1. Je me suis inspirée de ces faits et comme je le dis plus haut, en Irlande j’en ai beaucoup entendu des histoires comme celle-ci, douloureuse.
      Merci ma belle et jolie journée à toi.

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    1. J’en avais envie mais je n’avaos jamais sauté le pas Illyria. C’est chose faite et j’en suis très heureuse. Chacun de vos textes m’ont vraiment donné envie de faire partie de l’aventure. Je te remercie pour ton compliment. Au plaisir.

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  7. il n’est jamais trop tard pour complimenter, non ?
    dès les premiers mots, j’ai pensé aux nouvelles dont tu es si friande ; au 3ème paragraphe, je me suis détachée de la nouvelle pour entrer dans UNE réalité…
    quelle réussite ! écriture, consistance du sujet, atmosphère.
    même si je me répète, je dis !

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    1. Jamais Mag!
      Merci beaucoup. Ca me touche beaucoup car comme je dis souvent, pas toujours facile de créer des histoires ou de passionner son auditoir.

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Un petit mot doux pour la route...

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