Le quartier des femmes

Ames sensibles s’abstenir

Un cri. Des cris. Elles se déchaînent derrière les barreaux. Pourtant elle avait demandé à ce que personne ne sache. Elle avance sous les injures et les menaces. Ni fière. Ni affaiblie. Elle prend la mesure de la suite, de l’avenir, de son avenir derrière les mêmes barreaux gris. Elle se demande si elle aura la même allure dans cinq ans, dans dix ans, ou la même haine face à une nouvelle arrivante qui aura fait pire qu’elle.

La prison des femmes. Elle traverse le quartier des femmes avec enfants. Elle entend leurs pleurs qui lui glacent le sang.

Trop de sang. Trop de cris. Dans le salon son mari regarde le match de foot. Il ne se lève pas. Il ne vient pas voir ce qui ne va pas. Il nie cette grossesse. Il ne veut pas de cet enfant. Elle le sort, le tient à distance, le serre contre elle. Un peu trop fort.

  • Mais vous vous rendez-compte que vous avez étouffé votre enfant ?
  • Je l’ai juste serré contre moi.
  • Vous avez resserré votre emprise sur son cou.
  • Je l’ai juste pris contre moi.
  • Vous avez eu l’intention de le tuer ?
  • Non. Bien sûr que non.

Quoi dire. Quoi faire. Comment avouer que cet enfant, elle n’en voulait pas non plus, qu’elle a trop attendu pour l’avortement, qu’elle a cru que les choses s’arrangeraient avec son mari. Et que rien n’a changé. Elle s’est retrouvée seule, dans sa salle de bain, silencieuse dans sa douleur, étouffée par son chagrin.

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Pour un infanticide, c’est la perpétuité. Dans son cas, aucune circonstance atténuante. Son avocat aurait pu défendre la folie. Mais, à quoi bon?

Acte délibéré, le juge a tranché. Personne n’a témoigné en sa faveur. Si seulement elle avait parlé. Si seulement elle avait ouvert son cœur. La psychologue de la maternité lui avait pourtant dit combien il était dur parfois de devenir mère, combien le passé refaisait souvent surface à cette période, combien l’accouchement était un acte violent, combien la maternité était une aventure extraordinaire mais o combien douloureuse aussi.

Trop de non-dits encore autour des maux des mères. Et voilà qu’elle longe les couloirs remplis d’enfants en bas âge, certains doivent avoir l’âge qu’aurait eu le sien, si elle lui avait donné une chance de transformer sa vie. Elle ne s’attarde pas. Elle se fait bousculer. On la déteste ici comme ailleurs, pour avoir broyé la vie offerte en cadeau, une vie sur laquelle elle n’avait aucun droit.

  • C’est ta chambre. Entre !
  • Bonjour
  • Le lit du bas.

Ingrid a dit ça sans aucune émotion dans la voix. Elle ne la regarde pas quand elle entre. Elle fixe le mur, comme si il avait le pouvoir de la rendre vivante. Elle a peur qu’elle lui saute à la gorge, qu’elle serre son cou si fort qu’elle en perde ses esprits, qu’elle tombe dans l’entre deux mondes. Ingrid ne fait rien. Elle semble attendre une délivrance. Tant qu’elle ne parle pas, elle reste insondable.

  • Etouffement, c’est ça ?
  • Quoi ?
  • Etouffement, c’est le plus direct, le plus immédiat. Ca fait moins mal que le reste.
  • Peut-être.
  • Forcément. Tu vois autre chose toi ? Si, certains pensent que l’abandonner dans une poubelle c’est mieux.
  • Je ne sais pas.
  • Moi non plus. De toute façon, ça va hanter tes nuits jusqu’à la fin de tes jours. Même si tu n’avais pas le choix. Même si tu ne voyais pas comment t’en sortir autrement. Même si tu sais que ton enfant est mieux où il est. Les autres te le feront payer jusqu’à ta dernière goutte de sueur.
  • Je sais.
  • C’est dégueulasse hein?
  • Oui, c’est dégueulasse.
  • T’avais le choix ? T’avais pas le choix. Si on fait ça c’est qu’on n’a pas le choix.
  • Il y en a qui disent qu’on a toujours le choix. Je ne sais pas.
  • Ceux qui disent ça, ils y connaissent quoi ? Ils savent quoi du couple qui se désagrège ? Ils connaissent quoi au chagrin qui submerge ? Ils comprennent quoi au passé qui se faufile et qui vient jouer avec nos nerfs, nos doutes, notre désespoir bien emmitouflé sous des couches de polaire, pour que surtout personne ne devine que nous sommes trop faibles ? Ils y connaissent quoi eux, tous ces biens pensants, tous ces criminels qui nous jugent, tous ces juges qui nous condamnent ? Est-ce qu’ils se mettent un jour, une seconde à notre place ? Est-ce qu’ils savent combien ça fait mal ? Est-ce qu’ils savent qu’on en crève de tout ce chagrin et ce sang mêlé, que les cris des enfants nous bousillent ?

Ingrid était comme elle. Infanticide. Impardonnable. Inhumaine. Et dans la prison des femmes, la nuit, on entend leurs pleurs défier les sirènes. Du sang. Et puis le trou noir, le grand vide.

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39 thoughts on “Le quartier des femmes

    • Marie Kléber says:

      Des chagrins et des cris oui Paulette. Et souvent on ne répond pas à leurs appels de détresse. Merci. Grosses bises

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  1. lamisstamara says:

    Ton texte est très dur, mais tu nous avais prévenu… Pour moi, les infanticides sont incompréhensibles ! Comment peut on sacrifier la vie d’un enfant ?! Je te souhaite une belle soirée, Marie. Amitiés.

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    • Marie Kléber says:

      Je crois que parfois la douleur est telle qu’on ne réfléchit plus Karine et que mettre fin aux jours de l’enfant est une libération. On a l’impression (enfin j’imagine) de lui épargner des souffrances ultérieures. Comprendre c’est très dur. Mais si on pouvait essayer de ne pas juger.
      MERCI d’avoir lu jusqu’au bout ma belle

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  2. Melgane says:

    J’aime beaucoup, tu écris toujours très bien ! Mais j’ai quand même une remarque pour ce paragraphe : “Ingrid a dit ça sans aucune émotion dans la voix. Elle ne la regarde pas quand elle entre. Elle fixe le mur, comme si il avait le pouvoir de la rendre vivante. Elle a peur qu’elle lui saute à la gorge, qu’elle serre son cou si fort qu’elle en perde ses esprits, qu’elle tombe dans l’entre deux mondes. Ingrid ne fait rien. Elle semble attendre une délivrance. Tant qu’elle ne parle pas, elle reste insondable.” je me suis un peu perdu dans tous les “elle” pour savoir qui est qui. Je pense que ça mériterait l’ajout d’un nom. Après je ne peux pas généraliser avec mon cas.

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  3. labiblidonee says:

    OMG : J’ai pris un livre sur l’arrivée d’une femme en prison dont l’intérêt réside dans la découverte de sa faute… Visiblement le procès a été difficile etc… Ton article m’ouvre des perspectives sur la solution de l’histoire !

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  4. childhoodisbetter says:

    Je suis tellement impressionnée par l’immensité de ton talent que chacun de tes articles me laisse à chaque fois sans voix… J’avais un petit faible pour les poèmes (toujours sublimes) que tu partages avec nous mais ces textes coup de poing, bien que durs, me transportent à tous les coups. Merci ma Marie adorée ♥ Je t’embrasse.

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    • Marie Kléber says:

      C’est vraiment adorable ma belle. Tes mots me touchent énormément. Tiens, il faut que je me remettes aux poèmes! Je t’embrasse fort et te remercie pour ta fidélité et tes encouragements.

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  5. fatimab says:

    Un texte assez poignant.. j’ai beaucoup de mal avec la violence surtout celles faites au enfants. Et je n’ose même pas imaginer comment sont les conditions de vie dans les prisons..
    Sinon je voudrais savoir si tu as déjà écrit un livre?

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    • Marie Kléber says:

      Je te comprends Fatima. Moi aussi j’ai du mal avec la violence à l’encontre des enfants. Pourtant j’ai de l’empathie pour certaines mères.
      Non je n’ai écrit aucun livre (pour le moment)!

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      • fatimab says:

        Oui je comprends.. ça ne doit pas être facile dans certains cas même si ça n’excuse pas leur acte..
        Tu pourrais écrire un livre ! JE te l’achèterai volontiers, tu m’as redonné le goût de la lecture !

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      • Marie Kléber says:

        Essayer de comprendre ne veut pas dire excuser ni accepter.
        Quand j’écrirai un livre, je te le ferai savoir Fatima. Merci beaucoup en tous cas, ce sont des commentaires comme le tien qui me font aller de l’avant, et risquer le pari du rêve d’enfance.

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  6. tetedelinette says:

    J’ai beaucoup aimé ton texte, même s’il traite d’un sujet très difficile. Tu as su trouver les mots simples et pourtant si justes pour décrire cette situation.
    Comme tu dis, on ne peut pas juger. Ce genre d’acte, même s’il est incompréhensible pour nous, est surement dicté par des émotions que nous ne pouvons pas comprendre parce-que nous ne sommes ni dans la situation de la personne, ni dans son état mental.
    La même remarque que Melgane : je me suis un peu perdue dans les ‘elle’ et je ne comprenais pas si Ingrid était le personnage que l’on suivait depuis le début ou l’autre occupant de la chambre…
    Je vois que cela va mieux; je n’ai pas encore lu tous les articles publiés cette semaine!
    Bon week-end Marie!

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    • Marie Kléber says:

      Merci Linette. Les critiques sont importantes, le lecteur est roi!
      Ces actes sont incompréhensibles mais parfois il faut au moins essayer de ne pas juger les auteurs. Certaines situations de vie sont troublantes et délicates, certaines personnes sont très fragiles;
      Bon weekend de Pâques à toi et ta famille.

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  7. Sabrina de Ca Se Saurait says:

    C’est excellent ce que tu écris, j’aime tes derniers billets souvent totalement hors de ce qu’on a l’habitude de lire, tu nous plonge toujours directement dans l’univers de personnes à chaque fis différentes et dont pourtant tu ne partages pas le quotidien mais tu le fais si bien.

    merci.

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    • Marie Kléber says:

      Merci Sabrina. Tes mots me touchent et m’encouragent. C’est peut-être l’empathie qui me permet d’approcher des destins loin de ce que je connais. L’envie de les partager est essentielle ET nécessaire pour moi.

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  8. Illyria says:

    Très intéressant ce sujet, je suis toujours admirative comme tu nous emmènes souvent dans des sujets que l’on a pas l’habitude d’explorer et que tu te mets si bien à la place des gens, pour nous ouvrir l’esprit et changer nos manières de penser…

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    • Marie Kléber says:

      Merci Illyria, je laisse le lecteur choisir mais c’est vrai que j’aime le bousculer un peu, lui montrer que juger n’a aucun intérêt, que bien souvent ça ne change pas la donne.

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  9. ptitedelph says:

    Je suis toujours glacée par ce genre d’histoires, on en revient toujours au même, la vie est mal faite, les femmes qui donneraient tout pour apporter de l’amour à un enfant ne peuvent pas et d’autres essaient de les tuer… mais derrière ces actes, je me dis qu’il faut aussi être gravement malade pour en arriver à ce stade là. Qu’on peut être perdue dans les émotions ressenties et qu’on ne sait pas les vécus et les histoires de ces femmes qui n’ont sans doute jamais été voulues elles-mêmes, c’est ce que je me dis souvent. Cà n’excuse rien, mais je n’ai pas envie de juger même si c’est dur de ne pas être tentée de le faire 😦 que ce ptit être repose en paix ❤ bisous ma Marie et câlins à ton pt escargot

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Un petit mot doux pour la route...

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