Posted in Emprise et Renaissance

Le coeur au bord du vide

J’aimerais t’écrire un billet doux, à toi, là, toi qui es assis sur le banc, qui regarde le monde tourner, les yeux ailleurs et le cœur, en équilibre dans le vide. Tu tiens tout contre toi un foulard, un reste de l’autre, de celui ou de celle qui a disparu, qui a quitté ton univers, pour un autre ailleurs, pour un autre bonheur, qu’il ou qu’elle espère. Les souvenirs passent devant tes yeux embués de larmes. Ils sont troubles, vertigineux. Je les imagine, tentant de percer ton secret, les doutes qui t’habitent, les rêves que tu tais.

J’aimerais te dire des choses, ces choses entendues entre deux chagrins, deux espoirs vaincus. Ces choses qu’on dit sans les penser ou qu’on pense sans oser les dire. Ces choses qui parlent d’un éventuel soleil qui se lève quelque part, d’un arc-en-ciel qui éclaire le brouillard, d’un tunnel qui prend fin, un jour, comme ça, par hasard. Ces choses que l’on se passe de mère en fille, de corps à corps, de cœur à cœur quand on est un homme.

J’aimerais m’approcher de toi et te prendre dans mes bras, te caresser les cheveux ou exercer une pression un peu plus forte sur ton épaule, comme pour te dire que tu peux te laisser aller, que tu peux avoir confiance en moi et me dire, entre deux sanglots, ce qui te hante, ce que tu caches, ce qui entache ta vie, la rend tiède et cruelle, la rend monotone et triste.

J’aimerais ne pas hésiter, ne pas te regarder de loin, ne pas me demander que faire, comment t’aborder, ou quoi te dire si encore j’ose un pas vers toi, comment te le dire que je suis là, sans voix, sans idée de ce que tu traverses, sans solution miracle à te proposer, pour apaiser ton chagrin, pour soulager ta peine.

Ce soir, je rentre, un autre est à ta place. Lui aussi, comme d’autres, demain et les jours prochains, il pose les yeux sur le monde, le cœur broyé, l’esprit ailleurs. Je le regarde de loin, comme je te regardais hier, paralysée par la peur de mal faire, de me prendre sa douleur en pleine figure et au fond de ne pas être en mesure de porter quelques grammes de sa blessure.

Mais ce soir, en rentrant chez moi, j’ai pris un crayon, sorti mon papier à lettres de son étui et j’ai écrit quelques mots à une amie, pour lui dire que dans sa nuit, sa traversée du désert, j’étais là. Sans mots apaisants. Sans voix rassurante. Juste là pour que quand elle pose sa tête sur l’oreiller et qu’elle ferme les yeux, elle sache qu’elle n’est pas seule.

Marie Kléber

Author:

Auteur - Blogueuse et Poète. J'écris comme je respire... Author - Blogger and Poet. Writing is my breath, my voice, my dream...

18 thoughts on “Le coeur au bord du vide

  1. Marie, ma chère Marie, je n’ai pas les mots. Et c’est un comble pour quelqu’un dont la passion est d’écrire et de savoir poser des mots sur “à peu près tout”…
    Marie, ce texte m’a chamboulé. Je ne saurais dire pourquoi, comment et en combien de temps. Tout le long de ton texte, en réalité. Tes mots m’ont fait l’effet d’une bombe. Ils sont beaux, harmonieux. Le sujet est poignant, il me touche en plein dans le coeur. Pourquoi? Parce qu’on est tous confrontés à être à la place de cet homme sur le banc. Parce qu’on est tous confrontés à vouloir aider une personne, à vouloir lui dire qu’on est là coûte que coûte, que les mauvais passages sont juste de passage.
    Nous sommes l’homme sur le banc et la personne qui parle.

    Je te remercie pour tout ce que tu me fais découvrir. Merci pour tes mots.

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    1. Merci beaucoup Orlane. J’avoue que tes mots me touchent beaucoup. Nous sommes en effet amenés à être un jour ou l’autre, l’un ou l’autre. C’est la solitude qui tue. La présence de quelqu’un à nos côtés, un être qui est là peut nous sauver, même sans s’en rendre compte.
      Merci pour ta présence et tes encouragements. C’est important pour moi et ça me donne envie d’écrire encore et toujours.

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  2. Tes mots bouleversants évoquent une situation à laquelle nous avons tous et toutes été confrontés un jour. Tu as trouvé la juste solution : ne pas s’apitoyer mais assurer l’autre qu’il n’est pas seul. La solitude fait tellement mal ! Bonne soirée Marie Bisous

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    1. Tu as trouvé les bons mots. Assurer l’autre qu’il n’est pas seul. Car c’est cette solitude qui souvent empêche d’avancer, de reconstruire, de garder espoir.
      Grosses bises Paulette et mille merci

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  3. M’as-tu vu assise sur ce banc, Marie ? Car j’avoue ne pas arriver à m’en décoller… Des solutions, il n’y en a pas… Mais tes mots, tes pensées, tes petites cartes sont comme un baume apaisant sur mon cœur. Merci infiniment… Affectueuses pensées.

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    1. Karine, tu y es aujourd’hui. J’y suis restée moi aussi un bon bout de temps.
      Malheureusement, il n’y a pas de recette miracle, pas de formule magique. Et pourtant j’aimerai bien. Mais la présence des autres, même de loin est essentielle. Je suis heureuse de lire que ces cartes et mots te font du bien.
      Quand j’étais sur ce banc, en larmes, de l’autre côté du monde, une femme que j’avais connu grâce à un de mes blogs, m’a écris toutes les semaines, juste quelques mots. D’autres étaient là, silencieux, prêts à lire ma peine étalée, noir sur blanc. Personne ne m’a jamais jugée. Et leur présende m’a donné l’énergie nécessaire pour avancer, pour m’en sortir.
      L’amour et la prière sont des armes lumineuses.
      Je t’embrasse bien fort.

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  4. Encore un texte bouleversant marie! Juste quand je lis le titre du billet dans mon fil d’actu je devine déjà que c’est toi qui l’a écrit!
    En tout cas encore bravo ma belle !

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    1. Ca ne m’étonne pas ma belle!
      J’ai un faible particulier pour ce mot “vide”. Etrange.
      Mille merci pour ta fidélité.

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  5. Tes mots me font penser à ses gens qui proposent des câlins gratuits dans la rue; j’en ai croisé une fois à Grenoble, j’étais avec mon mari et mes filles, en sortie en ville. Bien sur, j’ai été la seule à accepter un câlin, mais ces gens qui offre ce câlin, c’est comme ce réconfort que tu décris, que tu aimerais apporter à cette personne sur le banc; Ce jour-là, je n’étais pas triste, mais c’est comme un partage, comme si on me disait : “je sais que ce n’est pas facile tous les jours mais on pense à toi”, même si la personne ne me connait pas. On ne se sent plus seul…

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    1. J’aime cette idée de câlins gratuits Linette. Car un câlin contient beaucoup d’énergie et l’énergie a besoin de circuler, d’être partagée. On ne se sent plus seul et je crois que cette prise de conscience nous aide à sortir de nous mêmes, à voir la vie, les choses que nous vivons sous un nouvel angle.
      Merci pour ce partage.

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  6. Je ne sais pas si ces lignes ont illuminé ma journée ou si elles me l’ont un peu embué… en tous cas, c’est beau, doux, poétique, mais tellement poignant et bouleversant, mais rien de plus vrai, surtout lorsqu’on est à la fois à la place de celui qui assiste au spectacle et à celle de cet homme sur le banc. Chaque mot semble hésitant et pourtant est exactement posé sur ce sentiment d’impuissance et de désir d’aider, d’assister, de ne pas laisser seuls les personnes dans la douleur. J’adore, même si je ne sais pas si j’ai réellement le droit de le dire de cette façon… tu as une très belle plume, Marie.

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    1. Merci beaucoup pour tes mots. Ce texte est sorti d’un coup. Nous pouvons à tout moment de notre vie nous trouver d’un côté ou de l’autre. Parfois pouvoir dire, faire un pas vers l’autre, serait rassurant pour nous et pour cette personne aussi. Mais nous faisons ce que nous pouvons. Et si déjà nous sommes une oreille attentive pour nos amis, nous faisons doucement reculer la souffrance et le chagrin de ceux que nous aimons.

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  7. Aider les maux de l’autre par tes mots rassurants qui disent juste que tu es la et c’est ce dont on a besoin dans les moments difficiles, quelqu’un qui ne s’apitoie pas mais qui dit juste tu n’es pas seul dans la nui ou sur ton banc! Bisous Marie

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    1. Tout à fait Caterine, une présence, un murmure. Savoir qu’on n’est pas seul et que l’autre ne nous juge pas aussi. C’est très important et c’est ce qui donne la force de s’en sortir, d’avancer.
      Grosses bises de nous deux

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  8. Quelle douceur, quelle délicatesse. Ces mots qu’on aimerait murmurer à cette inconnu, ou à cet autre un peu perdu, à celui qui attend, à celui qui espere, ou à une amie, et des fois juste a soi-meme. Que quelqu’un soit là, par un regard, un geste, un mot.

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    1. C’est tout à fait ça. J’ai souvent remarqué qu’il suffit de peu de choses pour apaiser la peine de quelqu’un. L’autre sait qu’il existe et c’est essentiel.

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Un mot doux pour la route...

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