Ces sourires si fragiles

Ce sont eux que j’ai vu la première fois que je suis rentrée dans cet établissement. Ils se tenaient là, perdus dans leur univers, un peu ici, un peu ailleurs aussi. Ils semblaient être les habitants d’un monde que je ne connaissais pas, que j’avais peut-être approché plus jeune ou en rêve.

Ils se sont avancés, chancelant. Ils tenaient debout ou presque. Ils se cramponnaient les uns aux autres ou cherchaient des bras solides pour les escorter. Ils se sont arrêtés à quelques pas de moi. Je me suis retrouvée devant leurs visages d’enfants déformés par la douleur mais tellement lumineux. J’ai eu envie de pleurer puis je me suis ressaisie.

Au fond de la salle, près d’un toboggan, se tenait le petit garçon que je venais voir. Sa grosse tête portait son corps tout frêle. Il avait les yeux ailleurs. Et j’étais touchée en plein cœur.

La dernière fois que j’étais venue le voir, j’avais patienté dans une salle aux murs peints en gris, une salle sans fenêtre. Les portes fermaient avec de gros verrous. On entendait derrière les portes le râle de certains enfants, les coups des autres et les cris faisaient trembler l’enceinte silencieuse.

Le centre a été refait. Les murs sont colorés et si les portes sont toujours fermées par de gros verrous, c’est le silence qui nous accueille et quelques rires perdus ici et là.

Je m’avance vers lui et je lui dépose un baiser sur le front. On lui parle de moi mais il ne me connaît pas. Les souvenirs que nous avons datent du temps où il était encore gardé à la maison. Je pouvais passer le voir, m’asseoir avec lui par terre, le regarder jouer à sa manière. Il aimait par-dessus tout la mélodie du piano, les notes enchaînées qui créaient une mélodie, douce à ses oreilles.

Dans ce centre, loin de tout et de tous, il apprend la solitude. Je suis bien trop jeune pour m’enfuir avec lui. Alors je viens de temps en temps le voir. Je regarde sa chambre et j’aperçois mes cartes postales collées au mur.

C’est l’heure du goûter, je m’assois un peu plus loin. Je parle avec le médecin, avec les auxiliaires présentes, qui malgré la charge lourde de travail, me racontent avec des étoiles dans les yeux ses progrès, me parlent de leur métier avec une passion toute nouvelle.

Dans quelques instants il faudra partir, il faudra s’arracher à ce tumulte rassurant, il faudra tourner le dos à cet enfant à qui je dis « je t’aime » doucement, c’est tout ce que je peux vraiment faire pour le moment. Dans quelques instants, je vais retrouver la ville, ses lumières qui me font mal aux yeux, son tumulte angoissant.

Et quand la nuit refermera ses bras sur moi, je repenserai à lui, à notre prochain rendez-vous, à ses yeux remplis de larmes au moment du départ, à ses bras autour de mon cou. J’aurai un peu mal et puis ça passera, en retrouvant dans mes rêves le sourire de ces enfants un peu fous.

Copyright@Marie Kléber

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Source Pinterest

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20 thoughts on “Ces sourires si fragiles

    • Marie Kléber says:

      Désolé de t’avoir fait pleurer Malise. J’avais moi aussi les larmes au bord des yeux en l’écrivant. Merci et belle fin de journée à toi.

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  1. Petitgris says:

    Un très beau texte qui ne peut laisser indifférente . A la 2ème lecture ( oui, je lis toujours 2 fois pour m’imprégner ) j’en avais encore des frissons ! Bonne soirée Marie Bisous

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  2. dhelicat says:

    un texte sui me touche terriblement, tu fais remonter en moi des souvenirs enfouis et oublies? cette vision dun centre que l’on appelait pouponniere ou j’allais avec ma mere rendre visite ( les seules visites hebdomadaires) a la fille de mon cousin germain: mongolienne, bebe puis petite fille delaissee dans cet endroit… et le douvenir d’un enfant assis sur les genoux de sa maman dodelinant de la tete sans autre reaction!!! terrible souvenir , nous avons tellement de chance quand nos enfants sont vivants, normaux et en bonne sante! c’est ce qui m’a marque pour la vie ( la petite cousine est pdttie ensuite dans le sud et la plus de visites elle est decedee a lage de 5ans et demi) fou comme un texte peut faire remonter en surface des moments de nos vies … bonne soiree Marie calins a Tonio bisous

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    • Marie Kléber says:

      J’espère que ça n’a pas été trop dur Catherine. Oh oui avoir des enfants en bonne santé, c’est si important. On l’oublie parfois.
      Les centres se modernisent maintenant et deviennent de plus en plus adaptés aux personnes handicapées. Mais le handicap ne disparait pas. Et la souffrance se lit dans le regard de ceux qui portent leur différence encore comme un fardeau.
      Grosses bises et bon weekend.

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    • Marie Kléber says:

      Juste des souvenirs Marie. La douleur s’est estompée, la colère aussi. Le petit garçon s’est éteint et il repose en paix aujourd’hui.
      Mille merci.

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Un petit mot doux pour la route...

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