La vie continue

Ses yeux sont remplis de larmes.

Je ne savais pas. Elle n’en avait jamais parlé. Puis elle a lâché ça, comme une bombe, au milieu de notre déjeuner. Nous parlions chaussettes, tricot. Nous évoquions les douleurs de l’enfantement, la sage-femme qui nous massait le dos, qui nous encourageait avec le sourire. Nous parlions des dernières minutes, du petit corps tout chaud déposé entre nos bras, contre notre sein.

Mardi. Le déjeuner des ménagères. Nous avions pris l’habitude de nous retrouver autour d’un plat unique et d’un café gourmand, refaisant le film de nos vies, retraçant les lignes du monde au crayon rose. C’était notre moment, nos fous rires mémorables.

Au milieu de cette journée de printemps, elle a éclaté en sanglot. Même le soleil s’en voulait presque de briller autant. Nous la regardions, un peu chiffonnées, ne sachant que dire.

Elle parlait vite, en ravalant ses larmes. Il était question de douleur, de sang, d’adieu, de remords, de culpabilité, de la fin d’une histoire. Nous attendions qu’elle retrouve ses esprits pour comprendre.

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Source

Une fausse couche. Il y a 5 ans. Le sang qui coule entre ses jambes. Tout s’arrête autour d’elle. La salle d’eau du Tribunal étouffe sous le poids du silence et de la peine qui l’envahit à cet instant précis. Les vacances à Venise, c’était trop. Les nuits blanches, c’était trop. Le dernier verre de vin, c’était trop tard. La peur de le perdre, c’était trop. C’est de sa faute.

Toutes ces années, elle nous a écouté parler de nos grossesses, de nos maux d’estomac, de nos angoisses de futures mères, de nos péridurales, de nos accouchements tous plus fantastiques les uns que les autres. Elle a gobé nos mots, alors même qu’à l’intérieur d’elle, c’était le chaos. Elle a été attentive à nos sautes d’humeurs, nos rêves étalés entre deux plats de pâtes, deux mignardises au chocolat. Elle s’est fait un peu plus mal à chaque fois.

Nous n’avons rien vu, toutes à notre petit bonheur, à notre vie sans heurts, à nos enfants sains, à nos amoureux nous offrant des fleurs pour la St Valentin. Nous n’avons rien voulu voir. Nous n’avons pas voulu forcer son silence, ni essayer de savoir pourquoi elle n’avait toujours pas d’enfant, quand on la voyait lumineuse, entourer les nôtres de mille attentions et de milles promesses.

Elle ne nous en veut même pas. Elle dit « c’est comme ça ». On se dit « mais pourquoi ça ? »

Parfois la vie est injuste. Elle l’assume. Elle avait juste besoin de se décharger de ce secret un peu trop lourd. Elle nous regarde, elle nous sourit. Elle ne nous en veut même pas.

La vie continue. C’est elle qui le dit. C’est surement vrai.

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18 Comments

  1. Illyria says:

    Je suis admirative à chaque fois de ta capacité à te mettre à la place de tes personnages, félicitations pour ce beau récit poignant Marie!

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    1. Marie Kléber says:

      Merci beaucoup Illyria. Tes messages me touchent toujours.

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  2. Très triste, mais comme toujours tellement bien écrit ! Malheureusement, il y en a plus qu’on croit qui souffre en silence tout en se réjouissant du bonheur des autres… Bisous Marie !

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    1. Marie Kléber says:

      C’est très vrai Karine. Mille merci et belle journée à toi.

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  3. petiteyaye says:

    Les gens gardent parfois pour eux des choses qu’on ne pourrait pas même imaginer…

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    1. Marie Kléber says:

      Certains souffrent en silence, pour ne pas blesser ou pour se protéger.

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  4. Marie says:

    L’histoire d’une souffrance ordinaire… Combien sont-elles à vivre avec cette même peine qu’elles taisent pour ne pas encombrer les autres ? Très bien écrit, comme toujours 🙂

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    1. Marie Kléber says:

      Combien? Je me pose cette question presque tous les jours, en croisant des hommes et des femmes comme moi. Merci beaucoup Marie.

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  5. Bernieshoot says:

    Les souffrances ordinaires sont les plus terribles

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    1. Marie Kléber says:

      Les plus difficiles à vivre Bernie. Merci

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  6. dhelicat says:

    difficile de deviner parfois la souffrance des autres quand elle est bien cachée, peutêtre sommes nous aussi imperméables, inattentives, parfois il suffirait d’un mot, d’une question, celle qui ne vient pas par peur de gêner de paraître intrusive… une souffrance presque anodine parce qu’ordinaire? Et encore une fois tu l’as si bien écrit! bonne fin de journée bisous

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    1. Marie Kléber says:

      Quelques fois nous ne savons pas comment amener les choses, sans paraître trop curieux. Mais quelques fois il suffirait de pas grand chose pour comprendre, deviner.
      Mille merci Catherine.

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  7. Ƹ̴Ӂ̴Ʒ❀

    Oui, c’est vrai, parfois la vie est injuste !!!! Très injuste et on ne comprend pas.

    Bonne journée chère Marie !

    GROSSES BISES D’ASIE à vous deux ! A bientôt !!!

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    1. Marie Kléber says:

      Douces pensées Nancy. C’est la vie en quelque sorte..
      Grosses bises et au plaisir de te lire.

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  8. Laurie says:

    Je n’avais pas vu cet article … J’ai été très touchée en le lisant… Ton texte est absolument magnifique, très fort et bouleversant …

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    1. Marie Kléber says:

      Merci beaucoup Laurie. C’est un peu un texte pour toutes ces femmes (et ces hommes) qui souffrent en silence.

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  9. Nature ... says:

    Oui la vie continue. On croit que non, parce qu’à cet instant tout s’arrête, tout semble au ralenti, et le poids de tout est si lourd, tout le temps. Et même encore tellement longtemps après. Même maintenant. Mon coeur se serre, l’émotion est trop forte…je suis comme au commencement de ton texte … mais ça n’est pas grave, il faut que ça sorte encore parfois, ça soulage du poids du chagrin. C’était une petite fille et elle m’a quittée à 5 mois de grossesse. C’était en 2003 et c’est comme si c’était hier. Merci Marie. Merci parce que je n’en parle jamais, c’est tabou tu sais de parler de ça. Ça dérange tellement les gens, même les plus proches. J’ai 4 filles et ce petit ange au ciel, qui a laissé un trop béant au fond de moi. Alors oui la vie continue, je souris, je ris, je profite de chaque jour et puis les photos, la poésie, c’est ma soupape, mon refuge … pour celles qui peut être liront mon commentaire et qui vivent cette grande douleur, on ne s’en remet vraiment jamais, mais avec le temps, on apprend a vivre avec…on l’apprivoise …
    Merci Marie, merci beaucoup …
    Douce journée à toi

    Christine
    http://leblogdenature76.canalblog.com/

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    1. Marie Kléber says:

      Merci beaucoup pour le partage de cette douleur Christine. Je crois sincèrement qu’on ne s’en remet jamais complètement. Comme tu le dis on apprend à vivre avec.
      Le temps passe et les mentalités évoluent un peu. Mais souvent les autres, ceux qui ne l’ont pas vécu non plus, ne comprennent pas toujours. Et chaque jour, il faut faire face au vide.
      Je comprends.
      Affectueuses pensées Christine.

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