Dix ans pour l’éternité

Il aurait eu vingt ans. Ou peut-être plus. Je n’ai plus la notion du temps. J’ai perdu la mémoire des années. J’ai essayé de me défaire des dates anniversaires. J’ai rayé de mon calendrier tous ces 22 février.

Il a eu dix ans pour l’éternité, une éternité que j’aurai préféré ne pas connaître. A quoi pense-t-on vraiment quand on devient parents ? Rêvons-nous la vie, sommes-nous prêts à tout, tous les sacrifices, toutes les nouvelles qui nous attendent, tous les mots de travers, toutes les joies accouplées à toutes les grandes peines. Prenons-nous vraiment conscience que la chaire de notre chaire peut trahir une promesse, cette promesse de ne jamais partir avant nous, de ne jamais nous laisser seuls, derrière.

Il a eu dix ans pour une éternité qui me paraît durer encore plus longtemps que les autres. Ou peut-être que c’est moi qui ne sais plus qui je suis, ni où je vais. Mais comment vivre avec ce cœur en moins, qui battait près du mien, depuis le commencement de notre vie à trois. Comment peut-on encore croire qu’il y a un Eternel derrière tout ce chaos, derrière ces larmes inquiètes, derrière la porte de cette chambre de petit garçon, figée dans le passé. Comment peut-on réellement, sincèrement continuer à vivre, à aimer. Ces questions reviennent en boucle, en moi. Les réponses n’existent pas. Ou si elles existent, elles ne me conviennent pas.

Il a toujours dix ans dans mes souvenirs, dans ma mémoire de mère, d’adulte désormais handicapée à vie. Il a toujours dix ans et ses boucles brunes viennent chatouiller mon cou, s’éparpillent sur mon col roulé. Ses yeux verts cherchent les miens du regard dans la foule de la rentrée des classes. Son sourire éclaire ma vie puis vacille. Le mien est tout simplement rayé de la carte. Je ne souris plus que pour m’absenter, fuir une conversation qui tourne mal. Je ne souris plus que par peur de ce que les autres pourraient penser. Je souris pour ne pas avoir à parler, à raconter ma vie, à le raconter. Même après tout ce temps, je souris pour la forme, pour me donner du courage quand j’en manque cruellement. Je souris par convenance, sans enthousiasme. Je souris en l’imaginant roulant dans les nuages, courant à perdre haleine, jouant à chat perché entre les galaxies, la tête bien calée dans les étoiles.

Il aura toujours dix ans. C’est infaillible. Les aiguilles se moquent de mes états d’âme. Elles tournent sans que je les voie. L’horloge s’est arrêtée sur ce jour maudit.

Il aura toujours dix ans. C’est ce que ne cesse de me répéter la photo posée sur la commode du salon. Je peux l’imaginer grandissant. Je peux imaginer qu’il a vingt ans. Ou plus peut-être. Je n’ai plus la notion du temps. J’ai perdu la mémoire des années. J’ai essayé de me défaire des dates anniversaires. La photo est belle, elle date du 21 janvier. C’est cette date-là dont je souhaite me souvenir, pour l’Eternité.

 

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11 thoughts on “Dix ans pour l’éternité

  1. Très touchant ce billet ! Tu décris ce que je m’imagine souvent : les personnes qui ont la douleur de perdre un enfant ne s’en remettent jamais. La vie continue mais pas pour un coeur de mère ! Bisous Marie et bel après midi 🙂

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  2. Je ne fais que me mettre à la place, imaginer cette absence. Ca doit être douloureux à vivre. Celles (et ceux) qui continuent la route sont pour moi des héros.
    Merci Paulette et que Dieu nous protège d’une telle tragédie.

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    • Je pense la même chose Karine. Je crois que c’est ce qui me fait le plus peur, surtout depuis que je suis maman.
      Grosses bises à toi aussi et merci.

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  3. Ton texte me fait penser à une photo de mon frère pour son anniversaire, on voit une horloge derrière, et je n’aime pas cette photo parce qu’elle rappelle que le temps s’est arrêté pour lui, que l’horloge ne tourne plus sur lui… Enfin sur cette photo le temps est bien mis en évidence.
    Joli texte touchant… Je suis assez impressionnée par ta capacité à te glisser dans la peau de tes personnages même si tu n’as pas vécu cette situation 🙂

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    • Je me souviens que tu avais parlé de lui dans un de tes textes. Ces départs sont atroces, ils doivent laissé un vide énorme, un vide que rien ne pourra jamais remplacé Illyria. Le temps s’est arrêté pour lui et pour vous surement aussi.
      J’imagine juste tu sais, j’imagine mais la réalité est tout autre. Je t’embrasse et mille merci encore.

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  4. C’est très émouvant et très vrai… on rêve à ce qu’il serait devenu. les jours, les mois, les années ne comptent plus, seul compte le souvenir…

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