Pages Blanches

Elle se tient debout devant moi. Ses yeux regardent au loin. Elle ne dit pas un mot. Elle attend peut-être que je fasse le premier pas. Et moi, j’aimerai que ce soit elle qui vienne vers moi.

La vie est ainsi faite qu’un jour au détour d’un chemin, on croise une ombre, on devine un visage et le temps s’arrête.

Héloïse a vingt ans. Elle fait beaucoup plus jeune que son âge. Elle ne ressemble pas aux filles de son âge. Elle les évite même. Elle ne se reconnaît pas dans leurs jeux, dans leurs idées, dans leurs projets, dans les magazines qu’elles lisent ou dans les séries qu’elles regardent pendant des après-midi entiers chez l’une ou l’autre. Au collège déjà, elle était la risée de la classe. Les années suivantes, ses camarades ont fini par ne plus la remarquer, par être indifférents. Héloïse faisait partie de ces personnes qui nous font peur, parce qu’elles sont différentes. On ne les comprend pas. On les pose dans des cases et on s’en va.

Héloïse vit quelque part entre la terre et le ciel. C’est une grande rêveuse. Elle ne s’occupe pas de ce que les autres pensent d’elle. Elle ne recherche ni leur amitié ni leur compassion. Elle se réfugie dans ses livres qui parlent d’aventures, qui le font voyager sous les mers ou dans l’espace. Elle se délecte d’un savoir qui est accessible à tous, mais que tous ne considèrent pas comme nécessaire. Héloïse s’épanouit dans le silence, entre les quatre murs de sa chambre, entre les deux chaises de la table à manger du salon.

Héloïse vit avec son père, un musicien raté, qui écume les bars à la recherche d’un cachet pour la soirée. Héloïse n’en veut pas à son père. Héloïse ne cherche pas à comprendre pourquoi la vie s’est manifestée de cette façon-là. Elle accepte tout. Sa grande force se résume à cet état d’esprit qui ne tire aucun plan sur la comète, qui se satisfait du minimum, qui ne se pose pas de questions sans importance ou de questions dont elle sait que les réponses sont introuvables.

Héloïse et moi n’avions aucune vocation à nous rencontrer. Et pourtant, nos destins se sont croisés par inadvertance sur un quai de gare, un soir. Il faisait chaud. Il faisait très chaud. Elle lisait un livre dont je n’arrivais pas à distinguer le titre. Elle paraissait appartenir à un autre temps. Je faisais des va et vient entre son livre et mes pieds, espérant à chaque tentative pouvoir distinguer une parcelle de son visage. Le hasard a du vouloir me venir en aide. Par un coup du sort, son livre lui a échappé des mains. Il a glissé par terre, il a touché le sol noir de la station. Il était à présent plus proche de mes pieds que de ses mains. Je pouvais désormais contempler son visage, mais mes yeux ne se détachaient pas du livre.

Les pages étaient blanches, d’un blanc limpide et sacré, d’un blanc immaculé, à la limite du transparent.

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11 thoughts on “Pages Blanches

  1. La chute m’a bluffée ! Mais pourquoi pas un livre blanc ? Il permettrait d’y mettre ses mots, ses rêves, ses douleurs aussi 🙂 Très beau style Marie et belle imagination 🙂 Bisous et bel après midi

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    • Un livre où l’on écrirait nous même notre histoire Paulette!
      Merci pour tout et surtout de t’avoir fait plaisir avec ces quelques lignes.

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    • J’ai essayé une suite mais ce n’est pas terrible, ça dénature l’originalité de la chute (qui laisse chacun sur sa faim!)

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  2. Bonjour ! je viens de découvrir ton blog 🙂 En plus d’être très sympa visuellement, j’aime beaucoup ton style d’écriture ! Si tu le souhaites, n’hésite à faire un petit tour sur mon blog. J’y publie des extraits de mon roman.
    A bientôt
    Aurélie

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Un petit mot doux pour la route...

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