Un papa, deux samedi par mois

Ne pas arriver à se parler. Ne pas échanger un mot. Se regarder de loin. Se regarder et détourner les yeux. Attendre le dernier moment pour entrer. Ne surtout pas se croiser. Ne surtout pas échanger un mot, ni s’apercevoir, ni même essayer de faire un pas en avant, ni faire un pas vers l’autre. Ne pas se dire bonjour. Se méfier. Repartir sans avoir pu se dire les choses, certaines choses, même des choses ordinaires, surtout ces choses ordinaires.

Au milieu de nous, au milieu de nos vies abîmées, au milieu de nos promesses non tenues, au milieu de nos yeux remplis de larmes, au milieu de nos sourires figés qui se veulent naturels, au milieu de nos tentatives d’apaisement, au milieu de nos idéaux bafoués, nos enfants grandissent. Ils sont heureux, malheureux. Ils rêvent d’être invisibles quelques fois.

Et les « papa », les « mama » qu’ils lancent à tout va, nous blessent un peu. On se dit « comment en sommes-nous arrivés là ». On se demande comment font ceux qui arrivent à tenir leurs promesses. On s’interroge. On se sent un peu coupable quand même, de leur imposer ça, de leur offrir cette vie-là, un papa ou une maman, deux heures toutes les deux semaines.

On scrute les visages des autres. On se demande quelle histoire se cache en chacun d’eux. On essaye de se parler, sans arriver à échanger autre chose que des banalités. On ne veut pas vraiment savoir. On ne veut pas essayer de comprendre. On ne veut pas avoir mal.

On s’arrête au feu pour un dernier aurevoir. On se regarde un quart de seconde. On se dit que si les enfants n’étaient pas là, on aurait depuis longtemps flanché une énième fois. Mais ils sont là, un peu perdus. Ils se demandent à quoi tout ça rime, ce que cela signifie d’être adulte. Ils nous jugent un peu parfois, un peu sévèrement aussi. Mais ils nous donnent la force de maintenir le cap, de ne pas céder, de ne pas négocier leur vie sur un pas de porte, entre deux gares.

Un jour la vie reprend le pas sur les années noires. On revit. La lumière éclaire même nos nuits. On se regarde avec amour dans la glace. La vie est belle. On est heureux. Mais au fond du cœur, nous gardons toujours cette petite cicatrice, cette auréole douloureuse.

On aurait forcément voulu qu’ils grandissent en paix, avec un papa et une maman à domicile, un cadre de vie facile. On aurait forcément voulu leur éviter cette douleur-là. Forcément.

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Ps – Ne me dites pas que j’ai reçu de cette histoire d’amour ratée le plus beau cadeau de la vie, je le sais déjà. La douleur est belle et bien là, et j’ai depuis longtemps accepté qu’elle ne passerait pas. On veut tous et toutes les meilleur pour notre enfant. Même si je sais qu’en partant, je nous ai sauvés tous les deux, je porte toujours en moi le regret de ne pas avoir anticipé ce que mon enfant allait devoir assumer, cette absence quotidienne avec laquelle il allait devoir vivre et se construire, cette incapacité de ses parents à se parler, à mettre de côté leurs rancœurs pour son bienêtre et son avenir et la peur constante de l’enlèvement.

 Crédit Image – Andyla Blog

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20 thoughts on “Un papa, deux samedi par mois

  1. J’ai connu ce genre d’histoire, mais dans les yeux de l’enfant qu’on amenait voir son papa. Je m’en souviens peu, j’étais trop petite quand il a cessé de vouloir me voir. Maman m’emmenait à l’hôpital psychiatrique pour les visites, il y était interné. Je m’en souviens peu mais je me souviens des remarques que je pouvais faire à ma maman. Parfois blessante, je ne comprenais que trop peu la situation. Mais elle n’a cessé de m’expliquer, tout, les choses difficiles comme les choses joyeuses. Elle m’a raconté la violence alors que je n’étais pas encore capable de comprendre. Je la trouvais forte ma maman. En grandissant j’ai accepté cette situation, je l’ai comprise, et je l’ai trouvée encore plus forte car elle avait eu le courage de partir. Nos vies auraient été si difficiles, si fracturées si elle était restée. Alors, même si je ne connais pas – encore – toute ton histoire, je te trouve forte, comme je trouve fortes toutes les mamans qui ont eu le courage de sauver leur vie et celle de leur enfant. Je pense que c’est encore plus dur quand on doit affronter le regard du père, quand on doit emmener toutes les deux semaines la prunelle de ses yeux voir l’homme qu’on a fuit. Mais, par expérience, je pense que si tu expliques à Tonio la situation, ce que tu fais surement déjà, il te trouvera forte, et quand il comprendra ce sera encore plus le cas.
    Tu es forte Marie, et Tonio a beaucoup de chance d’avoir une maman comme toi.

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    • Merci beaucoup pour le partage de ton témoignage. C’est bien aussi de voir la situation du point de vue de l’enfant.
      Je crois qu’il est nécessaire que je me souvienne du pourquoi de la séparation, pourquoi je suis partie. Parce que comme tu le dis, nos vies auraient été fracturées, difficiles, si difficiles si j’étais restée.
      Merci pour tes mots et ton soutien. Ca me touche énormément.
      Je t’embrasse fort.

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    • Je crois qu’on se le dit tous à un moment ou à un autre, quand le couple part en live, quand à la place de l’amour qu’il y avait, on ne trouve plus que rancoeur et silence.
      Merci Fedora.

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  2. Tes mots me laissent pensives… Je ne peux qu’être désolée pour toi, mais on ne peut pas anticiper le futur, pas sur ces choses là. Un jour les choses changerons, quand ton fils grandira, quand vous aurez peut être mis vos rencoeurs de coté, ou quand quelqu’un d’autre entrera dans vos vies… J’étais fière de ma maman quand j’étais petite. Parce qu’il l’avait quitté si tôt et qu’elle tenait bon quand même. Et je suis sure que ton petit bout de chou sera fière de toi quand il comprendra. Courage Marie! La vie est ainsi parfois, et on ne peut pas revenir en arrière. Il faut que tu te pardonnes pour à nouveau être heureuse. Parce qu’une maman heureuse = un enfant heureux 🙂 J’en sais quelque chose! Bises! ♥

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    • J’y travaille ma belle, j’y travaille. Merci pour tes mots rassurants et apaisants. Ca fait du bien et ça booste aussi.
      Je t’embrasse et te souhaite une belle journée.

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  3. Chère Marie, je te souhaite beaucoup de courage et que tu puisses continuer à avancer le sourire aux lèvres malgré la douleur, la culpabilité et l’angoisse. Dis toi aussi que la vie n’est pas mieux au milieu de parents qui se déchirent au quotidien… Je t’embrasse.

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    • C’est ce que je me dis Karine. Garder le sourire au milieu du chaos, c’est une bonne arme pour ne pas sombrer parfois.
      Merci pour tout et grosses bises à toi.

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  4. J’en ai les larmes aux yeux en te lisant, mais cette décision que vous avez prise était certainement mieux que de rester ensemble dans le malaise perpétuel non ?!

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    • Je l’ai prise seule. Mais en effet partir était dix fois mieux que de rester dans une histoire qui nous faisait trop de mal. Merci Sophie.

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  5. Tu as les mots justes pour parler de cette douleur. J’ai évité cela en attendant que les enfants soient assez grands et autonomes pour partir, je n’ai pas forcement fait le bon choix, je leur ai fait connaitre la tranquillité bien sur, un papa et une maman à la maison, mais je leur ai fait connaitre aussi le mensonge des adultes et les non dits. Bon courage à toi.

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    • On fait ce qu’on peu avec ce qu’on a. Ce n’est pas toujours facile de prendre des décisions, surtout quand la vie de nos enfants est en jeu.

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  6. On veut le meilleur pour eux mais on fait ce qu’on peut pour nous… Je crois que chaque parent séparé vivra toute sa vie avec cette culpabilité très dure à vivre même si c’est mieux comme ça, même si c’est pour lui, même si plus tard, même si même si …. Plein de courage Marie, je suis sûre que vous trouverez la paix au milieu de tout ce tumulte…

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    • Merci Wondersissi. Je pense que petit à petit le ciel, notre ciel s’éclaircit. Pas toujours facile de savoir ce qui est mieux, ni de prendre les bonnes décisions. Mais quoiqu’il arrive il est important de les assumer.
      Grosses bises à vous tous.

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  7. Je m’étais posé aussi toutes ces questions et fini par céder aux demandes de mon ex pour élever ensemble notre fils. C’est mon fils qui justement m’a dit un jour : ” c’est mieux sans papa !” Les enfants comprennent souvent ou ont l’intuition de ce qui se passe ! Reste vigilante et fais confiance en l’avenir ! 🙂 Bel après midi Marie Bisous à vous deux

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    • Merci Paulette. Je crois qu’au fond je suis heureuse d’avoir réussi à dire stop au bout d’un moment. On fait toujours ce qu’on peut au final.
      Grosses bises et belle journée à vous deux!!

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  8. Les émotions sont bien présentes ici… Moi même enfant de parents divorcés, j’ai connu tout ça, dès mon plus jeune âge et jamais je n’en ai voulu à ma maman, d’être partie. Car elle l’a fait pour le bien de ses enfants, pour mon bien, et ça, ça vaut tout l’or du monde. On arrive à se construire même avec ça, on grandis juste un peu plus vite aussi. Mais on sait que c’est/c’était pour notre bien.

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    • Je suis contente de lire la parole et le témoignage d'”enfants” qui ont vécu de telles situations et qui ont bien grandi aussi. C’est dur pour un parent de savoir comment l’enfant vit les choses. Mais je constate que ce qui compte avant tout, c’est bien l’amour partagé.
      Merci ma toute belle.

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  9. c’est tellement bien dit Marie, oui même quand on s’est reconstruit une vie, m^me en étant heureux de nouveau (et cela arrive!!!) on garde toujours au fond de soi une petite blessure, comme ces cicatrices que l’on garde sur le corps et qui ne partiront jamais elles s’estomperont jute avec le temps… tu le sais tu as fait ce qu’il fallait faire, et de ton mieux pour Tonio, il comprendra un jour… je n’ai pas forcement fais le bon choix en partant si tard on ne sait jamais vraiment comment bien faire… crois en toi Marie et courage l’avenir est devant vous! bisous et câlins au petit homme

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    • On ne sait jamais vraiment comment faire Catherine, c’est bien vrai. On fait nos choix en fonction de tout plein de paramètres. On avance et on reconstruit. Au fond, je crois que le plus dur est de se pardonner à soi même.
      Merci pour tout et pour ta belle carte de Brighton (ps:on se fait un petit gouter fin juillet?!)

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Un petit mot doux pour la route...

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