La chance d’avoir le choix

Avant que ma vie ne vole en éclats, j’étais mariée. Je n’étais ni heureuse, ni malheureuse et je croyais dur comme fer à notre histoire, à ma nouvelle vie d’épouse et de mère en devenir.

Et puis l’ombre de l’Egypte s’est immiscée dans mon quotidien. Je m’y attendais mais j’avais toujours repoussé l’idée d’un éventuel départ. Je regardais quelques fois les locations sur Alexandrie ou au Caire, comme ça. Mais un voyage au pays m’avait fait prendre conscience que si nous partions, nous n’irions pas vivre dans une grande ville, mais un village de pêcheur, un peu oublié du monde et des dictatures. Ce n’était pas un village de carte postale. C’était un village d’aventuriers, un village sans trottoir, sans restaurant, sans magasin. Un village peuplé d’ordures, sans poubelle, avec des maisons aux murs décrépis et aux fenêtres fermant avec des bouts de cartons et des tissus colorés. Un village dans lequel il faisait bon passer quelques jours de vacances. Un village dans lequel les enfants couraient pieds nus entre les détritus.

En tant que femme, j’étais prête à faire tous les sacrifices pour le voir sourire, pour le savoir heureux.

En tant que mère, j’avais des responsabilités. Et la première selon moi était d’offrir à notre enfant la chance d’avoir le choix. En partant vivre dans ce village, je ne lui offrais pas cette chance. Il aurait fini par suivre les pas de son père, de son grand-père. Il aurait été à l’école jusqu’au mètre 50. Puis il aurait été assez baraqué pour partir en mer. Il n’aurait appris ni l’anglais, ni les mathématiques.

A l’époque je ne savais pas si j’attendais un garçon ou une fille. Si notre enfant avait été une fille, elle aurait attendu qu’un homme vienne frapper à notre porte, pour lui offrir peut-être la chance de partir du village, de vivre ailleurs et son cœur se serait brisé en deux à l’idée de me quitter, de perdre ses repères et de déserter les chemins de sa jeunesse.

Un avenir tracé sans encombre, sans dégât. On en avait parlé et bien sûr lui, l’homme que j’aimais, il ne comprenait pas. Ça voulait dire quoi « avoir le choix » ? Pour lui, ça ne voulait rien dire du tout. Ce qui comptait c’était la famille, la liberté, être en vie et voir un jour son fils naviguer ou sa fille se marier avec un homme bien et avoir beaucoup d’enfants. Sa façon de penser n’est pas mauvaise en soi. Elle lui appartient. Il la tient de son père, de sa mère. Elle lui correspond.

Je ne voyais juste pas les choses de la même façon. En un quart de secondes, j’ai pensé à ma grand-mère paternelle. Elle a grandi à une époque où on n’avait pas le choix. Elle a grandi dans un village de campagne. A neuf ans, elle gardait les vaches et s’occupait déjà de ses frères et sœurs. Elle sait lire et compter. Elle fait très bien à manger. Elle s’est mariée jeune à un homme de son village, un homme qui a travaillé dur, très dur jusqu’à la retraite et qui est mort un an après d’un cancer des poumons. Elle a eu 4 enfants. Elle a perdu une petite fille en bas âge. Elle a élevé deux de ses petits-enfants. Elle n’a jamais pris le train, ni l’avion. Elle voyage à travers son écran de télévision. Elle n’est jamais partie en vacances. Elle ne connaît que sa région et encore. Elle n’a pas eu la chance de choisir. Elle a 90 ans, 10 arrières petits-enfants et derrière son sourire édenté, elle continue de rêver à un avenir meilleur pour les siens.

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Mes parents n’ont pas fait d’études. Pour eux, c’était inimaginable de ne pas nous pousser à en faire. Et aujourd’hui, je les remercie. Mes études m’ont ouvert des portes, ont donné une certaine liberté à mon esprit. Je ne fais pas mes choix par devoir, je les fais parce qu’ils me conviennent, parce qu’ils sont en accord avec la personne que je suis.

Et je veux que mon enfant ait cette chance aussi. Peut-être qu’un jour, il voudra partir vivre en Egypte. Peut-être qu’il voudra partir y vivre. Peut-être au fond qu’il fera le même métier que son père. Mais ce sera son choix et pas celui d’un autre, pour lui.

Photo source – Pinterest

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26 thoughts on “La chance d’avoir le choix

  1. Tu réagis en vraie maman pour ton fils : c’est lui qui choisiras ! Mais tu veux lui donner les moyens de le faire en toute connaissance de cause. Ce village en Egypte que tu décris, j’en ai vu et la pensée de devoir y vivre m’avait donné la chair de poule, sans doute parce que nous connaissons autre chose 🙂 Belle soirée Marie bisous

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    • Les gens qui y vivent ne se voient pas être ailleurs. Mais pour nous qui connaissons un autre vie, c’est un véritable choc culturel. Les choses étaient trop compliquées et nous ne nous comprenions pas sur ce terrain. Nous ne nous serions jamais compris Paulette.
      Grosses bises de nous deux et Merci.

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  2. Ma Marie, c’est sans doute l’une des plus belles preuves d’amour que tu pouvais donner à ton fils : le choix. Boubou pourra devenir ce que bon lui semble, réaliser ses rêves les plus fous s’il le désire (et je lui souhaite de tout coeur !). Mais personne n’aura décidé pour lui. Absolument personne. Tu lui as offert un cadeau inestimable en lui laissant cette possibilité, sois-en toujours convaincue ❤ Je vous embrasse très fort, toi et Boubou ! A très vite.

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    • Réaliser ses rêves, je crois que c’est ce qui est le plus important, savoir qu’on peut le faire, qu’il n’y a aucune limite. Merci pour tes mots rassurants, car quelques fois encore je doute de mes choix. Je t’embrasse bien fort en espérant te voir très prochainement.

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  3. Une maman veut toujours le meilleur pour son enfant. Et lui donner LE CHOIX est le plus beau cadeau que l’on puisse lui offrir ! Et ça tu l’as bien compris… Merci Marie pour ce texte plein de sincérité et de vérité. Bises

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    • Je ne le savais pas avant de devenir maman Karine. Merci pour tes mots. Je t’embrasse et te souhaite de passer une bonne journée.

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    • Merci beaucoup. Quelques fois il faut des chocs comme celui là pour se rendre compte des choses.
      Merci pour ton passage.

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    • Merci beaucoup. C’est un choix pas facile, mais aujourd’hui je pense que c’était le seul qui en valait la peine.

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  4. ça me rappelle un peu le livre de Sartre (que j’ai pas lu en fait!), sur le fait que toute la liberté est dans la possibilité de choix… pas de choix = pas de liberté. Bref, tu as fait le choix de laisser le choix à ton fils! et c’est sûr qu’il a fallu te battre pour ça, mais ça en vaut la peine. bisous 🙂

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    • Comment se sentir libre, si on ne peut pas choisir sa vie?
      Oui ça en vaut la peine Isabelle. De toute façon nous n’aurions jamais été d’accord sur cette idée.
      Grosses bises et merci!

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  5. Je suppose que quand on est parent, on veut le meilleur pour nos enfants. Et nous vivons dans une société qui nous permet souvent d’avoir le choix. Et c’est important, d’avoir le choix. C’est la liberté. Je suis de tout cœur avec toi 🙂

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    • Quand on a eu le choix, on veut la même liberté pour nos enfants et c’est là que parfois nos identités s’affrontent et ne se comprennent pas.
      Merci pour tes mots ma belle.

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  6. Avoir le choix, pouvoir saisir sa chance, c’est finalement le plus beaux des cadeaux qu’on peut faire à son enfant. Pourquoi choisir pour lui une destinée, une vie? Après, de par notre manière de faire, on influence “un peu” le choix de notre enfant … mais le priver d’une ouverture sur le monde en s’exilant dans un village en Egypte, je peux comprendre que ça ne soit pas ce que tu as imaginé pour lui.

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    • On influence forcément notre enfant d’une manière ou d’une autre c’est vrai Oum. En fait je n’ai rien imaginé pour lui. Nous aurions pu être heureux dans un village d’Egypte si j’avais été certaine de pouvoir lui offrir la liberté qui a tant fait défaut à son père (et qu’il était près à lui faire porter à son tour).
      Je connais des personnes qui vivent dans les montagnes de l’Atlas ou les plaines de Jordanie et qui insistent sur le fait que leurs enfants doivent apprendre, faire des études, partir ailleurs pour voir ce qui s’y passe et ensuite décider de ce qui est le mieux pour eux. Le père de mon fils ne lui aurait pas laissé faire cela. Nous partions pour l’Egypte sans billet retour. C’est cet aller simple que j’ai refusé en bloc.

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Un petit mot doux pour la route...

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